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À trop essayer

Tous les éléments étaient réunis pour obtenir un album réussi: un éditeur aguerri, un pilier de la bande dessinée québécoise et un auteur reconnu comme scénariste. Malheureusement, c’est raté.

Bande dessinée

Tous les éléments étaient réunis pour obtenir un album réussi: un éditeur aguerri, un pilier de la bande dessinée québécoise et un auteur reconnu comme scénariste. Malheureusement, c’est raté.

Le dessinateur Réal Godbout est bien sûr connu pour avoir créé, dans le défunt magazine Croc, les personnages de Michel Risque et de Red Ketchup, agent du FBI. Il avait créé la surprise en 2013 en adaptant, fort bien d’ailleurs, le roman L’Amérique de Franz Kafka. Habitué de le voir travailler avec le scénariste Pierre Fournier les mêmes personnages, sa vision de l’œuvre de l’auteur tchèque m’avait beaucoup plu. Pour Quand je serai mort, il s’adjoint les services de Laurent Chabin, auteur de plus de quatre-vingts romans policiers, jeunesse et adultes. Or, on aurait cru qu’avec une telle expérience, le romancier saurait tirer habilement les ficelles du scénario. Malheureusement, ces ficelles ressemblent davantage à des câbles d’acier. Que dis-je, à des poutres maîtresses.

Sur un fil

La prémisse de l’album est ténue: une travailleuse sociale, Anita, qui donne des ateliers d’écriture en milieu carcéral, tente d’aider un prisonnier en fin de peine, Obman, à retrouver son fils. Jamais on ne connaît les motivations d’Anita, sinon le fait qu’elle et Obman sont tous les deux d’origine slave. Anita finit par mettre le grappin sur la mère de l’enfant, une prostituée du nom de Suzie. Pour parvenir à ses fins, elle prend les traits d’une péripatéticienne, chose qu’elle avait déjà faite quelques années auparavant. Tiré par les cheveux? À peine. Obman aussi a retrouvé Suzie, qui lui annonce que son fils n’a jamais existé. Il est totalement désemparé. Coup de théâtre! On le découvre assassiné le lendemain. Anita se lance à la poursuite du potentiel assassin. Sur son chemin, elle croisera des itinérants au grand cœur, des prostituées au parcours de vie difficile et le plus méchant de tous les proxénètes. Bref, une farandole de clichés.

Heureusement, Godbout est, comme à son habitude, en pleine possession de ses moyens. Il tente d’insuffler du rythme à un récit ponctué de flashbacks qui, ultime erreur, soulignent à grands traits des informations que le lecteur, même le moins averti, avait saisies. Il dessine cependant Montréal de belle façon, ses personnages sont crédibles, les postures qu’il leur fait adopter les caractérisent autant que leurs faciès expressifs. Les planches sont découpées conventionnellement, mais cette façon de faire a toujours été celle du dessinateur. Pourquoi changer une recette qui était jusque-là gagnante? Le noir et blanc va bien à Réal Godbout, qui sait créer des ambiances efficaces, particulièrement dans les parties se déroulant le soir ou la nuit. La plupart de ces pages sont d’ailleurs dénuées de dialogues, le dessin prend toute la place et parvient avec exactitude à raconter à la fois l’action et les émotions. Sa façon de dessiner Obman, entre autres, est criante de vérité. C’est lorsque le personnage s’exprime par des phylactères que les choses se gâtent.

Invraisemblances

Quiconque a déjà dévoré quelques romans policiers comprendra la très désagréable sensation qui découle de la lecture de cet album. Nous avons la franche impression, dès les premières pages, qu’au lieu de nous amener à nous intéresser à ce qu’il raconte, le scénariste tente par tous les moyens de nous enfoncer le récit à travers la gorge. Même en acceptant qu’on veuille nous présenter le personnage d’Anita comme une anti-héroïne, on ne parvient pas à s’attacher à elle, ni donc à ce qu’elle cherche à accomplir. Laurent Chabin semble avoir imaginé une fin à son histoire avant de trouver quelque chose à raconter. Au dénouement de l’album, j’ai eu l’impression d’assister aux derniers instants d’un épisode de la série de dessins animés Scoubidou, quand le vilain se fait arracher son masque de latex, ce qui révèle sa véritable identité. Le scénariste clôt son récit de la même façon qu’il l’a commencé: difficilement.

D’autres personnages se greffent à l’histoire au fil des planches; encore là, ils ont tous un but narratif très précis (apporter tel indice, donner telle information au lecteur), mais aucun d’eux n’est incarné. À la lecture de la scène où un personnage qui a été sauvagement battu raconte, de son lit d’hôpital, une partie de sa vie à Anita, j’en suis venu à me demander si je n’avais pas raté le deuxième degré, l’ironie qui se moquerait du genre policier. Anita monologue très souvent intérieurement, ses réflexions abondent dans des phylactères «nuages», parfois pendant des planches complètes. Ici encore, Laurent Chabin surligne les éléments à gros traits, enlevant toute autonomie au lecteur. Lorsque se termine l’album, on ne s’exclame pas «hé ben!», mais «enfin!». Espérons que ce n’est qu’une erreur de parcours, comme il peut en arriver à tous les créateurs. Le talent de Réal Godbout vaut mieux que ce genre de scénario. Et je suis convaincu que Laurent Chabin peut produire une histoire de qualité, il l’a prouvé avec plusieurs de ses romans. ♦

Auteur·e·s
Type d'entité
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Auteur
Réal Godbout
Montréal, La Pastèque
2019, 80 p., 21.95 $