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Comme la neige a nié

Offrant une perspective sur le drame qui ne met pas en concurrence l’éthique et le poétique, Les trouées invite à une réélaboration individuelle de la perte qui permet aussi une rénovation de ses représentations collectives.

Thématique·s
Récit

Offrant une perspective sur le drame qui ne met pas en concurrence l’éthique et le poétique, Les trouées invite à une réélaboration individuelle de la perte qui permet aussi une rénovation de ses représentations collectives.

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Sous sa forme nominale, le mot «trouée» désigne une interruption dans un relief, un seuil, une voie de passage, mais il renvoie également à une ouverture pratiquée dans les rangs de l’armée ennemie. L’adjectif «trouées» sert à nommer ce qui est percé, transpercé. Dans son dernier livre, Chantal Nadeau marie ces multiples significations.

Au féminin pluriel, les trouées, ce sont Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Barbara Klucznik-Widajewicz, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault et Annie Turcotte: celles que les balles ont assassinées – celles dont on a, justement, troué la peau – le 6décembre 1989, lors du féminicide qu’on appelle encore souvent, de manière plus édulcorée, la «tuerie» de l’École polytechnique de Montréal.

Mais la trouée est aussi une brèche fondatrice, une ouverture par laquelle il est possible de glisser un regard furtif, car l’aveuglante lumière des gyrophares est comme une éclipse solaire qu’on ne peut contempler qu’obliquement, par une fente aménagée dans cet unique but. Le mot, sous la plume de Nadeau, ne perd pas non plus son sens militaire, puisqu’avec ce livre, l’autrice, forte de son expérience «dans les tranchées […] face à un système mou,/sexiste, raciste, homophobe», brise définitivement, en même temps que le silence, l’unité des rangs adverses.

Traumas et trigger points

Le trou perce également la mémoire de l’écrivaine. Le trauma, expérience inassimilable, s’y présente comme une absence autour de laquelle il faut organiser le souvenir. Sur le plan narratif, cela signifie que les lambeaux de réminiscences sont transpercés par les analepses (sortes de trouées temporelles); sur le plan poétique, une prise en charge non linéaire («Trauma is nonlinear/There are flashbacks and flash-forwards») de ce problème rend compte d’une circularité du temps traumatique, qui se replie sur lui-même.

C’est sur l’écran au sens large que se concatènent ces temporalités perforées: celui de la télévision, où se déroule le «cycle-cirque» débilitant des clowns négationnistes, qui laissent voir «les mêmes images relayées en boucle/par des experts qui,/abrutis par l’ampleur des évènements,/alimentent un vide sans fond». À cet écran médiatique s’ajoute celui, plus symbolique, de la neige, dont Nadeau semble faire une surface de projection révélant des images et une forme de protection qui opacifie ce devant quoi elle se pose (on dit d’ailleurs d’un signal bloqué qu’il produit un écran enneigé). La neige laisse apparaître ce qui s’est déroulé «hors champ, hors sens»; c’est un «après qui laisse peu de traces, sinon aucune,/visibles à l’œil nu». C’est qu’elle est aussi une surface d’impression: on y fait par l’écriture une empreinte, une «trace sans trace». Face à cette tension entre absence de représentation et réélaboration de l’image jamais vue, il semble qu’il faille «invente[r] le blanc de la neige pour mieux étouffer le rouge du bain de sang», comme pour permettre aux choses de s’y «imprimer/évanouir».

Ce qui continue d’être tu(é)

Au moment où j’entame cette critique, une ligne rouge et dentelée apparaît sous le mot «féminicide» sur la page blanche de mon logiciel de traitement de texte. Ce trait me fait immédiatement penser aux trois couleurs récurrentes qui teintent l’œuvre de Nadeau. Au-delà des résonances chromatiques, cette ligne rouge marque une continuité d’autant plus frustrante qu’elle est symboliquement forte entre mon texte et Les trouées. Plus de trente ans après l’assassinat antiféministe de quinze étudiantes, la ligne rouge nie encore ce terme et l’évacue des dictionnaires, à l’instar des chroniqueurs et tireurs qu’accuse l’autrice. Celle-ci affirme qu’il nous reste à trouver comment dire nos colères, nos douleurs et nos pertes, tout en s’y employant elle-même.

Saint Thomas du traumatisme collectif, Nadeau n’enfonce pas seulement le doigt dans ses propres stigmates («Poly m’a brisé la tête./D’abord une fissure, et puis une faille./Et enfin le gouffre./Celui de ma colère.»): elle «réorganise les paragraphes,/[…] change l’ordre des phrases./[Enlève] des mots, puis les remets./[Enterre] les mots, mais pas leur trace». En vertu d’une esthétique queer à laquelle l’ouvrage doit beaucoup son hétérogénéité générique – poésie, essai et récit s’y côtoient –, Les trouées met à contribution le discours oppressif et crée des matrices concurrentes, des interstices. C’est finalement ces trouées qu’il faut, grâce au livre, tenter de pratiquer dans le langage afin de laisser apparaître les violences qui transpercent nos corps.

Auteur·e·s
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Article au format PDF
Chantal Nadeau
Montréal, Hamac
2020, 120 p., 15.95 $

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