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Une année sans Noël

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Nous étions des enfants des années 1980, gavés de sucre et de violence.

Notre éducation avait été confiée aux bons soins de ma grand-mère Madeleine et de son fils vieux garçon Georges. Nous étions nourris à parts égales de recettes d’antan et de Pop-Tarts, puis divertis par Arnold Schwarzenegger, Sylvester Stallone, Chuck Norris, Steven Seagal, Bruce Lee, Jean-Claude Van Damme, Dolph Lundgren et Bolo Yeung. Nos parents étaient en train de divorcer mais nous étions relativement heureux. Grâce à Georges, on pouvait regarder tous les films qu’on voulait et, les vendredis soirs, Mado nous laissait boire un Saguenay Dry et voter chacun deux fois au Combat des clips 1.

Nos parents s’étaient séparés et avaient fait faillite en même temps. On ne voyait plus beaucoup notre père, qui essayait de se repartir en affaires dans une ville voisine. Avec l’aide de mon grand-père, ma mère avait acheté une petite maison, juste derrière chez Mado. Elle étudiait à l’UQAC en psychologie, et travaillait dur dans une boutique de la Place du Royaume pour joindre les deux bouts. On ne la voyait plus beaucoup elle non plus.

Le matin, le midi et le soir, nous mangions chez notre grand-mère. Le midi en revenant aller-retour de l’école et les matins en empruntant un raccourci, un petit sentier tracé entre le garage de monsieur Sénécal et celui de mon grand-père. Le trajet nous menait directement de la rue Foucault où l’on habitait désormais avec notre mère au driveway chez ma grand-mère. Les soirs, depuis quelques mois, Mado ne nous laissait plus rentrer seuls chez nous. Elle insistait pour que Georges nous raccompagne et préférait nous garder à coucher quand notre mère rentrait trop tard de l’université ou du travail.

C’était à cause du maniaque.

Plus tôt cette année-là, à Chicoutimi, un monsieur qui promenait son chien pas loin de l’école apostolique avait remarqué un sac de poubelles bizarrement laissé le long du chemin. Dans le sac, il y avait le torse en décomposition d’une femme. La police avait rapidement conclu que c’était celui de Virginie Pelletier, une fille de dix-sept ans disparue depuis quelques semaines. Dans les jours suivants, on avait retrouvé d’autres morceaux d’elle dans des conteneurs à vidanges un peu partout dans la ville.

Les gens sont devenus fous avec ça, moi y compris. Le boucher de Chicoutimi, comme la presse l’avait appelé, était allé rejoindre un panthéon de tueurs imaginaires et fantasmés comme Jack l’Éventreur, le gars dans les Halloween et le gars dans les Vendredi 13, Freddy Krueger et la poupée Chucky. Moi, qui me plaignais constamment de vivre dans l’endroit le plus plate du monde, je m’étais laissé aller à dire, devant ma grand-mère: «Pour une fois, il se passe quelque chose au Saguenay.» Mado était bonne comme le pain, mais ça ne l’avait pas empêchée cette fois-là de me servir une claque en arrière de ma tête vide de onze ans. N’empêche, c’est moi qui avais raison. Les gens avaient peur, mais ils étaient aussi excités. Il y avait un tueur en liberté et personne ne savait quand il frapperait de nouveau. On risquait de trouver un bout de cadavre dans chaque ruelle. La terreur était partout. Le grand méchant loup rôdait affamé, les enfants et les filles avaient des couvre-feux, toutes les nuits étaient plus noires et plus froides que d’habitude.

Peu de gens ailleurs qu’au Saguenay se rappellent cette histoire aujourd’hui. La mémoire retient ce qu’elle peut. Et l’horreur efface l’horreur. Un soir de décembre, cette année-là, ma grand-mère est descendue nous rejoindre dans le sous-sol après avoir enfourné un pain aux bananes. C’était un mercredi ou un jeudi. Elle nous a demandé ce qu’on faisait. Elle n’était pas habituée à nous trouver David, Georges et moi en train de regarder les nouvelles. C’est moi qui le lui ai dit:

— Il y a un gars qui est rentré dans l’école des ingénieurs à Montréal avec une carabine.

Mado a soupiré devant la folie du monde avant de s’asseoir sur le sofa à côté de mon frère.

— Il a pris des otages? Qu’est-ce qu’il veut?
— Rien. Il a tiré sur des gens.
— Il a tiré sur le monde à qui mieux mieux?
— Juste sur les femmes, apparemment.

Ma grand-mère m’a demandé de monter le son et s’est avancée sur le divan jusqu’à ne plus y tenir que sur le bout des fesses. Elle se demandait si c’était vrai ce qu’on racontait. Elle se demandait ce qu’avait fait la police. Elle demandait combien de filles étaient mortes. Elle posait à l’écran des questions auxquelles nul ne pouvait répondre. J’étais incapable de détacher mon regard de son visage. Je ne savais pas quoi lui dire. J’ai vu les images de Polytechnique se réfracter dans les lunettes épaisses de ma grand-mère, comme les échos monstrueux d’un monde à l’envers.

Polytechnique a obsédé Mado des semaines durant. Elle pensait aux femmes qui étaient mortes2. Elle pensait à la mère du tueur. Elle pensait à ses propres filles, qui avaient été longtemps sur les bancs d’école pour devenir médecins. À l’époque, je me rappelle m’être demandé pourquoi la tuerie semblait la troubler autrement plus que le meurtre sordide de la belle Virginie. Aujourd’hui, je comprends mieux, je pense. On a fini par apprendre que le boucher de Chicoutimi était en réalité un nabot, concierge au cinéma que gérait le père de Virginie Pelletier. Il l’avait attirée là après la fermeture en se faisant passer pour un photographe de mode et l’avait tuée à coups de marteau parce qu’elle refusait ses avances3. Une jeune femme innocente tuée par un beau parleur à qui il était monté un coup de sang au cerveau, c’était une histoire horrible, mais vieille comme le monde. Le monde des hommes est peuplé de loups et fondé depuis toujours sur le sacrifice des vierges. Ma grand-mère le savait, même si elle ne l’aurait pas dit comme ça. Mais qu’un homme armé entre dans une salle de classe et demande aux femmes de s’aligner afin de pouvoir les abattre une à une, froidement, méthodiquement, voilà qui constituait une tuerie pour un autre temps; augure de haines nouvelles et d’une terreur sourde, sans mystère ni joie.

Je pense que son regard a changé aussi sur mon frère et moi.

Deux semaines avant les fêtes, ma mère a trouvé une gardienne pour nous accueillir au retour de l’école et passer les soirées avec nous. Noël arrive, votre grand-mère a besoin de repos, elle a dit. Depuis ma naissance, je n’avais jamais entendu Mado dire que Mado était fatiguée. Elle avait toujours repoussé du revers de la main les reproches que lui faisaient ses enfants de ne pas se ménager et de s’occuper beaucoup trop de nous deux. Mado disait que nous étions sa dernière grande joie. Nous étions ses petits-enfants préférés comme mon père, le mouton noir, avait été le préféré de ses enfants. Parce qu’elle avait un faible pour les mauvais garçons, leurs cheveux ébouriffés, leurs mensonges et leurs rires. Je pense qu’elle nous pardonnait tout, à cause de ça, et que, contrairement à ma mère, elle refusait de s’inquiéter à propos de nous deux, de notre agressivité, de notre obsession pour la violence, de nos batailles de cours d’école et de nos propres bagarres jusqu’au sang. Nous étions des garçons, tout simplement. Un peu brise-fer et un peu tannants, pas de quoi fouetter un chat. Cette année-là, le tueur de Polytechnique lui a appris que les enfants sans père devenaient parfois quelque chose de bien pire.

Personne ne se rappelle son Noël de 1989. Après Polytechnique, la tourtière était barbare.

Je me souviens seulement de m’être couché ce soir-là. Mon frère et moi, on partageait la même chambre, en relative harmonie4. Mon frère dormait entouré d’un dégât de toutous et il fallait qu’il les dénombre jusqu’au dernier avant d’éteindre, quitte à les chercher en dessous du lit ou dans le bac de jouets, avant de se mettre au lit. Moi, j’étais incapable de m’endormir sans écouter un match de hockey. J’avais un radio à côté de mon lit et, pour les soirs où il n’y avait pas de game, j’avais enregistré sur une cassette quarante-cinq minutes de hockey d’un bord et quarante-cinq minutes de baseball de l’autre. Il n’y avait pas l’auto-reverse sur mon radio, ça fait que je tournais la cassette jusqu’à ce que la game Canadiens-Kings ou celle des Expos contre les Cubs réussisse à me faire fermer les yeux.

J’avais peut-être juste onze ans, mais je savais bien que ce n’était pas normal de se coucher enterré en dessous de cent dix-huit toutous ou de n’être pas capable de dormir sauf en écoutant des matchs de hockey vieux de deux ans. Je savais ça et bien d’autres affaires, quant au fait que c’était moi, l’aîné, qui étais responsable de la majorité des jeux mongols qui finissaient tout le temps par mettre le monde en maudit contre nous deux. C’était moi qui racontais toujours des histoires dégueulasses, c’était moi qui insistais pour qu’on regarde des films d’horreur et des Dossiers Mystère qui donnaient des terreurs nocturnes à mon frère et c’était moi qui insistais pour qu’on s’entraîne ensemble au kung-fu jusqu’à lui faire mal, jusqu’à le faire tomber dans les bleus.

J’ai murmuré dans les ténèbres:

— Excuse-moi, mon gars. Je pense que j’ai encore réussi à écœurer quelqu’un de nous autres.

Il dormait déjà. J’imagine que je ne m’adressais pas à lui, mais à mon propre moi apitoyé. J’ai continué à écouter en même temps la joute et le gars de la gratte, dehors, qui faisait travailler fort sa machine afin d’enlever d’en face de chez nous la neige et la glace concassée. J’aimais entendre la gratte rusher dans la nuit, ça me rassurait. Le gars de la gratte veillait sur les demeures endormies et gardait les chemins ouverts. Sûrement il saurait nous aider si jamais la maison était assiégée par Michael Myers ou par Marc Lépine. Je me demandais ce soir-là s’il avait froid dans son habitacle ou, au contraire, très chaud à cause de la chaufferette. Avait-il quelqu’un qui l’attendait à la maison? À quelle heure finissait son shift? Notre mère, elle, en avait jusqu’à tard. Le magasin fermait à 21heures mais c’est elle qui faisait le close. Avait-il des enfants? Aurait-il accepté, si un petit garçon était sorti de sa maison dans le blizzard pour le lui offrir, un thermos de café ou de chocolat chaud? Des galettes à la mélasse? Une bière?

Je me demandais s’il rêvait comme moi d’un cœur d’homme purgé de sa laideur et de toute sa rage. ♦

  • 1. La populaire émission était alors sous la domination quasi stalinienne de Def Leppard et du vidéoclip pour leur imbuvable tube Pour Some Sugar on Me, qui a gagné quatre-vingt-six semaines d’affilée avant d’être battu enfin par One de Metallica. Ma grand-mère regardait l’émission avec nous autres parce qu’elle aimait la musique et que son animateur, Paul Sarrazin, était un p’tit gars d’Arvida.
  • 2. Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Barbara Klucznik-Widajewicz, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault et Annie Turcotte.
  • 3. Avant de disperser le corps de Virginie Pelletier, le tueur l’a caché plusieurs semaines durant sous l’écran de la salle numéro 2, où l’on projetait alors le film Rain Man de Barry Levinson, avec Tom Cruise et Dustin Hoffmann. À cette époque, mon frère et moi, on voyait notre père deux fois par semaine: une fois le mercredi pour dîner au McDo à Jonquière, et une fois le samedi après-midi le temps d’un beigne au Dunkin Donuts et d’une séance de cinéma. Ensemble, nous avons vu Rain Man deux fois pendant que Virginie était cachée derrière l’écran.
  • 4. Des fois, on s’ostinait à savoir laquelle entre Licensed to Ill de Beastie Boys et Appetite for Destruction de Gun’s N’Roses, était la meilleure cassette de tous les temps. Mon frère prenait pour les Habs et j’avais un faible pour les Oilers. Son joueur préféré des Expos était Tim Raines et le mien Hubie Brooks. En dehors de ça, tout était pas mal tip-top.
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