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Rêves atomiques

Lauréat du prix Robert-Cliche 2017, Philippe Meilleur est journaliste à La Presse et cofondateur du site satirique Le navet. Son goût pour l’absurde est particulièrement perceptible dans Maître Glockenspiel.

Littératures de l'imaginaire

Lauréat du prix Robert-Cliche 2017, Philippe Meilleur est journaliste à La Presse et cofondateur du site satirique Le navet. Son goût pour l’absurde est particulièrement perceptible dans Maître Glockenspiel.

Le monde dépeint par l’auteur s’élabore autour de Maître Glockenspiel, tyran mégalomane et théâtral qui gouverne un royaume dystopique. Le sort de l’empire glockenspielien se joue au cours de matchs de luttes politiques, évidemment scénarisés d’avance; ce qu’ignore hélas la classe populaire. Au contraire, les travailleurs aux revenus modestes sont nombreux à œuvrer au sein des usines de sueur, où leur corps est pressé par des machines qui en extraient le liquide. Celui-ci sert notamment à fabriquer des mines antipersonnel.

Tyler est l’un de ces employés. Chef de sa section, l’homme décide d’abandonner son poste pour protester contre la mort de plusieurs de ses collègues. En effet, l’autocrate Maître Glockenspiel (son patronyme, en plus de faire songer au pistolet Glock, renvoie à un instrument de percussion à lames de métal) a ordonné d’accroître la production de matière première. Inévitablement, cette mesure entraîne le décès de travailleurs, puisqu’«on a tenté d’augmenter la pression sur les ouvriers, mais ils cassent les uns après les autres». Tyler devient lutteur politique, rapidement favori de la classe ouvrière. Il s’allie avec maints protagonistes pour fomenter la révolution: Xanoto, le sous-fifre de l’empereur, Valentina, une soldate, et même l’Oracle, espèce d’entité vaporeuse qui dissémine les prophéties.

L’ensemble des personnages évolue à l’intérieur d’un microcosme surprenant, où les riches hument des bouteilles d’air rare et les musiciens donnent des concerts de silençophonie, c’est-à-dire que l’artiste doit «concentr[er] toute son attention sur l’absence de mouvement des cordes, des pistons et des touches, et regard[er] l’air devant lui». Sans oublier la diète «Big Bang», qui consiste à consommer uniquement des éléments nés pendant les premières secondes de la création de la galaxie. Et il s’agit là seulement de quelques exemples tirés de cette œuvre à l’imaginaire délié.

Aussi brûlant qu’une étoile

Sous une couverture terne, l’auteur propose — en contrepoint — une œuvre inventive dont l’humour personnel évoque l’univers kafkaïen de Rénovation de Renaud Jean (Boréal, 2016). Maître Glockenspiel, roman de science-fiction foisonnant, séduit (à plus forte raison pour une première publication); l’obtention du prix Robert-Cliche est d’autant plus méritée. Cependant, le jeune auteur pèche parfois par excès — se faisant notamment trop maniéré. L’usage quelque peu exagéré d’adjectifs en est une manifestation, tel que l’illustre ce passage:

Même si, avec les années, elle était devenue une créatrice de richesse célèbre et respectée parmi les aristocrates, Ursula menait une vie austère. Ses possessions personnelles, si on pouvait nommer ainsi les bibelots brinquebalants qui ornaient sa modeste demeure, n’auraient pas fait l’envie du plus pauvre des prolétaires. Quant à ses outils de création, ils se résumaient à peu de chose: un établi visqueux vissé au plancher, des pinces en fer suspendues près de hublots en verre dépoli, des caisses d’épicerie en plastique entassées dans les corridors.

Certaines comparaisons qui se veulent humoristiques tombent de surcroît à plat, par exemple les immeubles «hauts et menaçants comme des dinosaures» ou «les miroirs […] parcourus de fissures dignes d’un film d’horreur».

Hiver cendré

Philippe Meilleur s’est sans contredit donné un défi de taille, a fortiori pour un premier livre, soit de maintenir une créativité constante et de conserver un style satirique du début à la fin. La plupart du temps, l’écriture est maîtrisée, même si l’ouvrage aurait bénéficié d’une épuration stylistique et, à l’inverse, d’une densification dans l’incarnation des protagonistes, le plus souvent esquissés. L’arrière-monde science-fictif n’est également pas toujours cohérent et vraisemblable (exemple: les mines antipersonnel qui fonctionnent à la sueur), mais le ton ludique du récit compense cet aspect, nous incline à penser que les visées du romancier étaient plutôt de proposer une allégorie amusante.

Le jeune auteur possède une plume vive, un lexique riche et un univers personnel dont l’inventivité mérite d’être saluée. L’ultime scène de lutte politique, narrée par des commentateurs sportifs prolixes, est d’ailleurs un morceau d’anthologie. Cette scène précède un dénouement dans l’air du temps, au tintement familier — sorte d’hiver annoncé. Philippe Meilleur a ce qu’il faut pour rejoindre les constellations littéraires; l’Oracle du royaume de Maître Glockenspiel sera certainement d’accord avec moi. ♦

Auteur·e·s
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Auteur
Philippe Meilleur
Montréal, VLB
2017, 176 p., 24.95 $