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La dérive des sentiments

La dérive des sentiments

Autant que le roman, la nouvelle sait être polyphonique, dialogique. Ce recueil en est un brillant exemple.

Nouvelle

Autant que le roman, la nouvelle sait être polyphonique, dialogique. Ce recueil en est un brillant exemple.

Franco-Ontarienne de naissance, Stéfanie Clermont donne la parole à une pléiade de personnages, Sab (Sabrina) en tête. Ce Jeu de la musique — titre qui rend plus ou moins justice au contenu de ce recueil, j’y reviendrai —, prend la forme d’un presque roman fragmenté en diverses nouvelles. Sab et ses amies — dont Céline et Julie, la mère de cette dernière et son amant Barry, ainsi que Vincent et l’amant Jess — reviennent de manière cyclique pour former une étonnante polyphonie des années 2000. Des événements, marqués entre autres par l’amour et la mort, réapparaissent comme des échos sporadiques tout au long du recueil, dont le suicide de Vincent, ami très cher de Sab, de loin la narratrice la plus importante, qui note tout dans un cahier qu’elle traîne avec elle dans tous les bouges, communes, restaurants ou autres lieux de passages de sa traversée du continent, entre Ottawa, mais surtout Montréal et la côte Ouest américaine, où elle vit en alternance avec son amant Jess.

Le plus étonnant à propos de ce dernier, on le trouve dans la longue nouvelle, «Toutes celles que j’aie connues et aimées». Au cours des neuf ans que dure la relation amoureuse entre Sab et Jess, jamais il n’est question spécifiquement de transsexualité, mais on devine la chose, au milieu de la nouvelle, en notant un simple changement de pronom personnel: Jess passe du «il» au «elle», et Sabrina se désole de la perte subie: «Tu disparais sous le poids de ton amour pour quelqu’un qui n’a plus de sexe.»

La scène la plus tragique est toutefois celle de l’enterrement de Vincent, dans «Adieu», placée au milieu, au creux du livre. Sab, effondrée, en larmes, entourée des personnages principaux du recueil, vit un moment affreux, Vincent étant «[s]on premier mort».

Mais ce qui parcourt ce recueil polyphonique, c’est surtout la vie qui bat. Cela est patent dès le tout début dans «L’employée». Sab travaille dans un kiosque de petits fruits, au marché Jean-Talon. Elle note tout ce qu’elle fait et veut faire, ce qu’elle dit et entend, évoque son lieu de naissance (Ottawa) et soupèse les qualités de Montréal et de la campagne. Son ambition littéraire la pousse à rester en ville, même si sa vie y est médiocre et ponctuée de passages à vide sur l’aide sociale.

Le discours polyphonique éclate dans «Épine de Mayo», nouvelle dans laquelle Sabrina fête le jour de l’An 2013 avec des amis réunis à Mayo, en Outaouais, autour de la famille de Céline. Même s’ils ont trop bu la veille, ils discutent fort du sort du monde (sommet du G20, émeutes, Occupy, Égypte de Morsi…) autour d’un copieux déjeuner. Sabrina note tout des paroles échangées lors de cette discussion à laquelle elle ne participe qu’en spectatrice. Un moment, elle n’est plus sûre de rien, remet toutes ses amitiés en question et se demande «pourquoi [elle] n’arriv[e] pas à [se] faire aimer de Jess». Puis, à la fin, seule en forêt, elle prend une épine d’un fruit et se promet de se «l’enfoncer dans la gorge la prochaine fois [qu’elle aura] envie de trop parler». Voilà une étrange autoflagellation.

Les hauts et les bas de la vie

À Montréal, les choses vont souvent mal pour Sabrina. Dans «Réunis», elle erre dans la ville à vélo, lit Jung, cherche un sens à sa vie, se sent seule, angoissée, entre dans une salle de cinéma où «elle s’élève au-dessus de la colère, au-dessus de l’analyse de son monologue intérieur perpétuel, au-dessus de la tension, des poings levés». Là, dans cette salle, elle sent que «tous ensemble [les gens sont] réunis», mais à la fin «elle ne veut plus rien que de fermer les yeux et se représenter un soleil couchant rouge, chaud et doux comme l’opium».

La dépression, on le voit, guette plusieurs personnages dans ce recueil dont les cinq parties de longueur fort inégale alignent des nouvelles (d’une à quarante pages) qui mettent ainsi en scène une faune saisie surtout dans ses moments difficiles. De révolte aussi contre la société bourgeoise. Pourtant, vers la fin, un peu d’espoir fait surface dans «Portrait». Julie, autrefois pétillante illustratrice et tatoueuse, déprime depuis un an. Sa mère vient la voir, l’incite à recommencer à dessiner. La fille fait alors le portrait de sa mère, elle-même autrefois dépressive, et qui s’en est complètement sortie depuis qu’elle a quitté son amant Barry, cinq ans plus tôt. Cette mère, libérée, fait tout: du canoë, du piano, voyage, ouvre un restaurant; elle qui passait son temps en robe de chambre, quand Julie était petite. Fouettée à son contact, la fille sort lentement de sa léthargie. La rédemption est donc possible.

Dans l’avant-dernière nouvelle, «Ottawa», on s’attend à un portrait-charge de la ville (ou à son éloge), mais tout reste discret entre Sabrina et sa famille, heureuse de la retrouver après son périple américain et son aventure avec Jess. Aucunement amère, Sab est plutôt «ébahie» de constater que «quelqu’un [l]’a aimée à ce point-là». Le recueil se clôt avec la nouvelle éponyme. Sab et ses amis, dans une taverne à la campagne, imaginent divers scénarios entrecoupés de chansons, d’où la mince référence au «jeu de la musique». Le dernier de ces scénarios est un fragment de science-fiction catastrophique où «tout pourrait arriver, [car] c’est une fin ouverte», comme le recueil.

Ce presque roman par nouvelles, écrit à un train d’enfer, brassant, bousculant des mondes d’émotions, des sentiments, d’événements et d’idées qui se confrontent dans un beau désordre dialogique, mérite lecture et relectures. ♦

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Stéfanie Clermont
Montréal, Le Quartanier
2017, 344 p., 26.95 $