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Qui porte les voix dans l'écriture de l'histoire?

Qui porte les voix dans l'écriture de l'histoire?

C’est particulièrement fébrile que j’ai ouvert l’Anthologie de la poésie actuelle des femmes au Québec, publiée à Remue-ménage, maison d’édition qui a fait coïncider la parution du florilège avec son quarante-cinquième anniversaire.

Réflexion

C’est particulièrement fébrile que j’ai ouvert l’Anthologie de la poésie actuelle des femmes au Québec, publiée à Remue-ménage, maison d’édition qui a fait coïncider la parution du florilège avec son quarante-cinquième anniversaire.

J’étais fébrile parce que j’évolue dans le milieu poétique québécois. J’y constate – comme bien d’autres – la mise sur un piédestal de certain·es auteur·rices, et la présence d’autres écrivain·es, parfois esseulé·es, qui continuent une œuvre peu lue et encore moins commentée. En ce sens, le travail derrière le geste anthologique me semble risqué, car il crée des récits historiques qui peuvent reproduire certaines apories. En dressant le portrait d’une production spécifique, il faut chercher à éviter de nombreux écueils: pour autant de voix choisies, combien sont mises au silence? Quels discours, quelles idéologies sert-on en mettant de l’avant des voix et en en omettant d’autres? L’Anthologie de la poésie actuelle des femmes au Québec surmonte presque tous ces problèmes. Pouvant être vue comme le témoin d’une époque, un outil d’enseignement ou un guide pour des personnes curieuses, elle donne l’impression de se retrouver devant un gros party de poètes. Car Catherine Cormier-Larose et Vanessa Bell le soulignent dans leur introduction, avec moult chiffres et exemples à l’appui: depuis quelques années, l’importance de la poésie sur la scène littéraire est de plus en plus marquée et reconnue.

Une sociabilité littéraire hétérogène

Cormier-Larose, poète, performeuse, fondatrice du festival Dans ta tête et depuis peu codirectrice du Festival de poésie de Montréal, et Bell, aussi poète, jusqu’à tout récemment codirectrice du Mois de la poésie, critique de littérature et de danse, démontrent un engagement profond envers la poésie; une poésie qui se vit autant dans le livre écrit que sur scène; une poésie qui connaît différentes formes, mouvances, possibilités d’engagement. Préparer une anthologie est indéniablement cohérent avec leur démarche au souffle long. De la même manière qu’elles aménagent dans leur carrière des espaces de sociabilité littéraire qui rassemblent des individualités, l’anthologie qu’elles dirigent fait se côtoyer des poètes aux œuvres différentes. On tâte ainsi le pouls de la production poétique au Québec chez les femmes et les personnes non binaires, à qui l’on accorde dans l’ouvrage une place que le titre ne souligne pas.

Les cinquante-cinq notices qui accom-pagnent les textes d’autant d’auteur·rices font la part belle aux pratiques multi-disciplinaires, aux arts de la scène, au travail éditorial (qui est aussi le quotidien de plusieurs poètes retenu·es), et ce, même si quelques petites erreurs subsistent: par exemple, Clémence Dumas-Côté n’étudie plus au doctorat, et Laurie Bédard n’a jamais performé à l’évènement «Nuits frauduleuses». On souligne par ailleurs autant les fanzines publiés que les prix récoltés. En cela, on se montre très sensible à la pluralité des pratiques. Saluons aussi la manière dont les textes sont rédigés: alors qu’une notice s’écrit souvent sur un ton assez neutre, on choisit ici un certain emportement qui souligne les singularités des poètes. Quelques notices paraissent plus «monumentalisantes» que d’autres, mais on pourrait aussi arguer que le travail historique est de choisir des figures d’exception, toutes subjectives soient-elles.

On lit donc les plumes critiques des deux instigatrices du projet, qui inscrivent d’ailleurs le leur à la suite de l’Anthologie de la poésie des femmes au Québec, des origines à nos jours (Remue-ménage, 1991), de Nicole Brossard et Lisette Girouard. Ce volume soulignait, entre autres choses, l’importance du féminisme dans la poésie au Québec, notamment par l’entremise des œuvres de Brossard elle-même et de France Théoret. D’ailleurs, le fait que ces deux écrivaines majeures, qui ont respectivement lancé sept et trois recueils depuis les années 2000, soient absentes de l’anthologie de Cormier-Larose et de Bell (sinon dans l’introduction, pour souligner leur apport à la pensée féministe) étonne. Leur rôle était-il seulement d’ouvrir la voie? Ne continuent-elles pas de contribuer à la poésie actuelle?

Toujours est-il que l’entreprise est réellement portée par un travail de soin vis-à-vis de la poésie québécoise non masculine, dépeinte dans ses lieux, ses incarnations, ses thématiques. Les auteur·rices regroupé·es appartiennent à plusieurs générations, se définissent selon plusieurs identités de genre, viennent de partout au Québec. Sont donc présent·es autant des poètes dont l’œuvre couvre plusieurs décennies, comme Carole David, que d’autres n’ayant encore publié qu’un seul recueil, telle Lorrie Jean-Louis; autant des poètes anglophones, par exemple Sina Queyras, que des écrivain·es autochtones, dont Virginia Pesemapeo Bordeleau et Marie-Andrée Gill. L’effort pour dresser un portrait d’ensemble ni homogène ni hégémonique est réel, soutenu, réussi, mais la position identitaire des instigatrices du projet, elle, n’est jamais problématisée.

Pour un meilleur usage de l’intersectionnalité sur la scène littéraire québécoise

Parce que mon travail de poète fait partie de cette anthologie, parce que j’ai cette tribune, ici, à Lettres québécoises, deux privilèges que je reconnais et que je sais particulièrement rares pour une femme ni blanche ni hétérosexuelle, je ne suis pas certaine qu'on portera attention à ce que je m’apprête à énoncer. Les personnes qui, comme moi, n’appartiennent pas à la majorité se font souvent reprocher de cracher dans la soupe lorsqu’elles émettent des remarques, comme si on devait absolument se taire devant ce qu’on nous offre. Accepter sans rien dire et toucher du bois pour que «l’effort» pour nous inclure demeure. J’entends déjà l’écho de commentaires qui me parviendront peut-être, qui diront, en d’autres mots ou en ceux-là exacte-ment, on sait ben, y sont jamais contents. Mais je formule les remarques suivantes dans l’espoir que changent les pratiques qui se veulent intersectionnelles sur la scène littéraire québécoise. Non par caprice.

En effet, je considère que le travail de Cormier-Larose et de Bell a été sérieux, porté par un enthousiasme et un amour réels – et plus encore, par des vies, les leurs, entièrement dédiées à la littérature. Leur rôle dans la création et la promotion de la poésie est crucial et va bien au-delà de ce florilège aux lettres dorées. Mais toujours est-il que le travail de la diversité ne revient pas simplement à laisser s’asseoir à sa table des gens aux bagages différents du sien. Il faut s’assurer que les personnes siégeant sur les instances de pouvoir et celles écrivant l’histoire sont aussi issues d’un point de vue différent de celui de la majorité. L’enjeu dépasse cette anthologie, mais cette dernière n’y échappe pas. Alors que le mot «intersectionnalité» est répété à de nombreuses reprises dans l’introduction, un des principes de base qui sous-tend ce concept, à savoir la reconnaissance de son positionnement identitaire, n’est pas explicité. Le fait que les directrices de la publication soient deux femmes cisgenres et blanches n’est jamais mentionné. Une telle omission oriente nécessairement le récit qu’elles livrent, et ce, malgré les meilleures intentions du monde. Quand ce sont des femmes racisé·es et des personnes non binaires qui entreprennent un travail nommément intersectionnel, ils et elles sont régulièrement taxé·es de radicalisme, de ghettoïsation. Leurs projets, quand ils arrivent à émerger, peinent à obtenir une forme de visibilité, alors que c’est à une célébration presque instantanée qu’a eu droit l’anthologie, qui est partie en réimpression quarante-huit heures après sa parution. C’est extraordinaire, bien sûr, et cela montre à quel point ce projet était attendu et nécessaire! À quel point aussi il reconduit des angles morts que je veux mettre en lumière.

Je rêve d’un monde parallèle où il y aurait eu un troisième nom sur la couverture de l’Anthologie de la poésie actuelle des femmes au Québec. Je crois que Cormier-Larose et Bell auraient absolument pu et sans doute dû partager leur place avec une femme ou une personne non binaire dont les héritages diffèrent des leurs. Si «plus que jamais, le devenir intersectionnel de la poésie et des littératures prend forme», pour reprendre leurs mots, il aurait fallu s’assurer qu’il ne prend pas forme à partir du point de vue de settlers blanches, comme c’est encore le cas ici. Ce que je veux mettre de l’avant, c’est qu’inscrire sa démarche dans l’intersectionnalité et militer pour/dans la littérature – particulièrement lorsqu’on est une personne blanche – doivent venir avec un partage du pouvoir. Sinon, on utilise le vocabulaire politique pour que son travail réponde aux valeurs morales de l’époque, au lieu de remettre explicitement en question sa propre situation d’énonciation et de partager sa place. Ne pas travailler que sur des personnes racisées, mais travailler avec elles. Pour qu’elles puissent, elles aussi, écrire leur histoire.

Le·la militant·e français·e Chloé Masdesta, dans un récent article de Mediapart, «La performativité, fléau des espaces de sociabilité militants», souligne que

[s]eules les féministes cisgenres et blanches […], bénéficiant souvent d’une grande visibilité, peuvent se permettre de dénoncer […], sans trop de conséquences sur leur image et leur audience. C’est un problème, car ce sont aussi celles qui refusent souvent la remise en question et la mise en perspective de leur visibilité comme un privilège inhérent à leur condition sociale.

Or, il n’est pas dit que Cormier-Larose et Bell refuseront cette remise en question que je leur propose. J’aspire à un milieu poétique, et plus largement à une scène littéraire, qui sait repenser ses méthodes. Car seule une diversité qui prend ses assises dans un partage des pouvoirs peut déconstruire l’histoire littéraire et ses mécanismes d’élection. Le travail de Cormier-Larose et de Bell est un pas sincère dans cette direction. La question, à savoir qui fait l’histoire, demeure cruciale.

Vanessa Bell et Catherine Cormier-Larose (dir.)
Anthologie de la poésie actuelle
des femmes au Québec

Montréal, Remue-ménage, 2021, 288 p.

 


Chloé Savoie-Bernard vit à Tiohtià:ke/Montréal, où elle est écrivaine et commence un stage de recherches postdoctorales en recherche-création. Elle fait partie du comité de rédaction de la revue Estuaire et est directrice littéraire à l’Hexagone.

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