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Loin de toute indépendance

Soucieux de mettre en scène pour mieux vulgariser, de dénoncer tout en amusant, Alexis Martin et Pierre Lefebvre se penchent sur les splendeurs et les misères de la classe moyenne.

Théâtre

Soucieux de mettre en scène pour mieux vulgariser, de dénoncer tout en amusant, Alexis Martin et Pierre Lefebvre se penchent sur les splendeurs et les misères de la classe moyenne.

Paradis fiscaux, endettement, fraudes, corruptions et effondrements boursiers… Durant les dernières années, plusieurs artistes de théâtre québécois se sont intéressés aux dérives du capitalisme et aux dommages qu’elles causent à la planète et à ses habitants au nom du sacro-saint profit. Citons par exemple Michael Mackenzie (Instructions pour un éventuel gouvernement socialiste qui souhaiterait abolir la fête de Noël), Alexia Bürger (Les Hardings), Jean-François Boisvenue (La dette de Dieu), Jean-Philippe Joubert (L’art de la chute), Alix Dufresne et Marc Béland (Hidden Paradise), sans oublier la pièce de l’Italien Stefano Massini à propos de la faillite de la banque d’investissement Lehman Brothers, Chapitres de la chute, mise en scène à Québec et à Montréal au cours de la même saison.

C’est certainement dans cette mouvance que s’inscrit la pièce d’Alexis Martin et Pierre Lefebvre, créée à Espace Libre en 2017 et parue en août dernier dans la collection «Hamac». Avec Extramoyen, le tandem raconte la naissance de la classe moyenne et son évolution, les tenants et les aboutissants d’une invention sociale aux ramifications aussi nombreuses que révoltantes. «Pris dans l’ensemble, ceux qui la composent ne menacent personne; pris individuellement, ils mènent une existence privée d’indépendance.» Mettant la famille nucléaire en vedette aussi bien qu’en procès, la pièce est une suite de tableaux humoristiques, critiques, ironiques et parfois même cyniques. Pour illustrer un point de vue, on n’hésite pas un seul instant à recourir à des conventions qui ont fait leurs preuves, du chœur de la tragédie grecque aux puissants ressorts du théâtre d’objets. Difficile d’imaginer manière plus agréable d’observer les rouages socioéconomiques du Québec d’hier et d’aujourd’hui.

Apprendre en s’amusant

La force de l’œuvre, c’est de parvenir à instruire de manière fort dynamique, pour ne pas dire divertissante. Si plusieurs tableaux s’apparentent à de brèves conférences, chacun offrant un regard unique sur les affres de la classe moyenne, leur forme présente toujours un décalage dans le ton, une étonnante cohabitation de registres. La scène accueille ainsi, parfois en chair et en os, parfois simplement en prose, une ribambelle de sommités. Du sociologue Charles Wright Mills à l’économiste François-Xavier Verschave en passant par le philosophe Alain Deneault, le journaliste Alain de Repentigny et le psychiatre Denys Zoubris, on a droit à une grande diversité de points de vue critiques envers le système capitaliste. On en apprend sur les sujets les plus divers, des Trente Glorieuses au mythe du juste milieu en passant par l’importance cruciale du sourire dans la vente.

À la radio, alors que la voiture familiale est prise dans un bouchon de circulation, le sociologue Gilles Gagné explique qu’on assiste à «la décomposition de l’idéal d’une société modeste où il y en a assez pour tout le monde» au profit d’une «société excessive où il va en manquer pour tout le monde». Une scène entière est consacrée aux propos éclairants de Julia Posca, elle aussi sociologue: «On se rend compte à quel point la classe moyenne a oublié que ses conditions de vie résultaient de luttes sociales et politiques. C’est comme si l’idée même de lutte sociale avait disparu. Ou était devenue délirante. Aberrante. Radicale.» Un autre tableau, intitulé «Le grand bazar», donne carrément lieu à un florilège de citations littéraires sur la soif de posséder. On y retrouve bien entendu Georges Perec, mais également Michel Surya et Nathalie Quintane.

Théâtre à thèse?

Est-ce que la pièce mérite l’étiquette de théâtre à thèse? Peut-être. En tout cas, c’est certainement un théâtre qui donne à réfléchir, qui fournit des outils idéologiques pour récuser le consumérisme, repenser la finance, et peut-être même commencer à déboulonner le capitalisme. Quand le théâtre se fait objet de réflexion sociale, plateforme de médiation, lieu de compréhension des enjeux de société, en somme qu’il vient, quitte à être taxé de didactique, combler les failles du journalisme, offrir d’autres points de vue que ceux de l’omniprésente logique marchande, on ne saurait comment ni pourquoi s’y opposer. Ce mélange d’indignation, d’érudition et de dérision, c’est celui qu’Alexis Martin approfondit depuis près de trois décennies, par exemple dans des pièces comme Bureaux (Boréal, 2002) et Tavernes (Dramaturges, 2005), et c’est certainement aussi celui que cultive Pierre Lefebvre, notamment dans ses irrésistibles Confessions d’un cassé (Boréal, 2015).

Il faut admettre que la ligne éditoriale du volet théâtre de la collection «Hamac», sous la coordination de Jonathan Caquereau Vartabédian, n’est pas encore tout à fait claire. Extramoyen paraît après Camillien Houde, «le p’tit gars de Sainte-Marie» d’Alexis Martin, une fidélité qui s’explique, mais la cohabitation avec Juste la fin du monde du Français Jean-Luc Lagarce et Hôtel Columbus de l’Argentin Ricardo Monti est plus étonnante. Hâte de voir ce que l’avenir nous réserve. ♦

Auteur·e·s
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Auteur
Alexis Martin, Pierre Lefebvre
Montréal , Septentrion
Hamac
2018, 122 p., 14.95 $