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La vie privée des écrivains

Coucher sur papier

Cette figure de style, l’antonomase, m’a toujours fascinée: le sens qu’on donne aux noms propres, quand on les utilise comme des noms communs. Un don Juan, une poubelle… Je me souviens d’un cours extraordinaire sur les noms propres dans Crime et châtiment, qui en contient tant. Et, dans Huis clos de Sartre, je me souviens de ce mort contemplant anxieusement sa postérité depuis l’enfer, anticipant le naufrage: «Garcin est un lâche! Voilà ce qu’ils ont décidé, eux, mes copains. Dans six mois ils diront: lâche comme Garcin.» Comme si c’était le pire qui puisse arriver, la déroute posthume, lorsqu’on n’est plus là pour se défendre. Garcin n’est pas mort en héros, mais en lâche. Ses survivants le tuent une seconde fois en scellant son antonomase: c’est seulement sa lâcheté qui lui survivra. Que lui importe, me diras-tu, puisqu’il est mort?

Écrire, c’est se livrer à l’antonomase. C’est accepter de devenir autre chose que soi. Dans «J’ai lu tout Barthes», Barthes, c’est son œuvre. «J’ai vu le dernier Woody Allen», idem. Mais tu aimes de moins en moins Woody Allen. Dommage, car Woody Allen reste une somme de très bons films souvent réjouissants. Peut-être que les Tchèques ont trouvé Kundera un peu moins formidable lorsque les archives de la STB ont prétendu révéler son passé au service du régime communiste. Peut-être que les Bulgares trouvent ces jours-ci Kristeva un peu moins séduisante.

En 1968, Barthes avait proposé qu’on tue l’auteur. Enfin, il avait postulé que seul comptait le texte, qu’au fond, peu importe qui l’a écrit, du moment qu’il y a un texte à lire. Savoir que Jean Genet est né un lundi m’éclaire très peu sur la nature de son œuvre. Pourtant, cette conception de l’écrivain comme être mythique, magiquement relié à sa bibliographie par la grâce de l’identification, fait partie de ce qui m’a poussée à lire et à écrire. Le mythe de l’écrivain, mi-romantique mi-bourgeois, nous renvoie une figure sublime, solitude incarnée face à la feuille blanche, visage perdu dans le halo d’une lampe, les volutes d’une cigarette, la poussière d’une chambre de bonne, une machine à écrire dont on répare ces jours-ci les plus anciens spécimens pour les revendre au prix fort. Joyce se réjouissait durant ses pauses des strip-teases de sa bonne. Nabokov allait chasser les papillons. Colette avait des chats et des sulfures sur son bureau. Duras buvait. Par exemple. La biographie des écrivains oscille entre anecdote et légende. Elle est parfois surinvestie de clichés, on repère ainsi l’hypothétique personnalité clivée de Nelly, dans le film qui porte son nom, à ce chignon qui fait d’elle une écrivaine, tandis que ses cheveux dénoués signent la pute… (caractérisation 101). Il a fallu que Barthes dénonce cette obsession ridicule du «petit monsieur dans l’auteur» pour que nous acceptions qu’il n’y a dans cette curiosité qu’une coquetterie snob et consumériste. Quelle était la marque de la voiture de Sagan? Dans quelle salle s’entraînait Nelly Arcan? Aujourd’hui pourtant mon fil Instagram est plein d’écrivains qui filment leurs vacances et leur bureau (j’ai moi-même publié hier une photo d’un livre de Barthes sur ma table de travail, et cela, crois-le ou non, m’aide à écrire. Nous sommes pétris de contradictions.)

Comme le souligne si bien Dany Laferrière dans son Journal d’un écrivain en pyjama, aujourd’hui encore, après que le post-structuralisme a eu le temps de se démoder trois fois, on confond allègrement (sciemment?) auteur et narrateur. La première question qu’on pose aux écrivains est toujours désespérément celle de l’autobiographie. «Et ça, c’est vrai? L’avez-vous vécu?» On a envie de répondre à tous ces indiscrets que ça ne les regarde pas.

Ceux qui me lisent me rétorqueront que je l’ai bien cherché. Ce n’est pas tout à fait faux. Si l’auteur est mort dans les années 1970, il est, dès les années 1980, ressuscité sous forme de personnage dans ce qu’on appelle «autofiction». Techniquement, celle-ci, telle que la conçoit Serge Doubrovsky lorsqu’il en invente le néologisme, est un roman de faits réels dont le personnage central est aussi le narrateur et l’auteur. L’auteur était mort à la périphérie du texte, il s’est réincarné en personnage en son centre. Tant mieux, car la transposition est souvent une pauvre chose, une robe si transparente qu’on voit clairement à travers. Je pense à ces personnages de peintres, de cinéastes, bref d’artistes, qui parviennent si mal à masquer l’écrivain qui palpite en eux… Tous ces tenants de l’imagination qui trouvent vulgaire de se raconter, et qui triment pour se cacher dans leurs livres alors que nous ne songeons qu’à leur arracher leurs haillons. Ce que nous guettons le plus avidement en eux, le punctum du selfie, ce n’est ni leur visage, ni le décor en arrière-plan, mais le regard qu’ils portent sur eux-mêmes, la manière dont ils se jugent, et que nous décelons dans celle dont ils tentent de se travestir. À tout prendre, se déshabiller me semble parfois moins obscène que d’être surpris à se cacher.

Coexistent dans mon lecteur le désir de me reconnaître dans mon récit pour m’y juger, et celui de s’y reconnaître lui-même, pour fraterniser. La littérature est peut-être en passe de devenir plus horizontale, moins verticale (j’entends, plus humaine, à hauteur de vie, moins symbolique, surplombante). J’échange épiphanie contre jugement moral: mon lecteur devient alors tribunal. Ai-je bien fait d’agir comme je l’ai fait? Mon écriture sera-t-elle mon salut? Ou ma perte? Mais mon lecteur ne cherche probablement qu’à se juger lui-même à travers moi, je ne l’intéresse que dans la mesure où je lui ressemble. Qu’importe que j’aie vécu cette histoire, du moment que je peux la concevoir. La seule chose qui importe à la limite: toi, lecteur, l’as-tu vécue?

S’il est mal vu de se raconter, ne pas le faire est aussi suspect. Lorsque je me raconte, on me dit: c’est toi n’est-ce pas? Et quand je dis oui, c’est moi, on doute: est-ce vraiment toi?

Te souviens-tu du scandale Misha Defonseca? L’histoire de cette petite fille élevée par des loups durant la Seconde Guerre mondiale, best-seller, interviews en série, jusqu’à ce qu’un journaliste démasque la supercherie… Misha n’avait jamais traversé l’Europe à pied ni vécu parmi les loups. Les lecteurs se sont sentis trahis. Déshonneur.

«Qu’importe que ce soit vrai, si c’est beau», ai-je envie d’objecter. Pas tout à fait. Il est des livres dont l’incarnation compte.
Ceux de Lynda Dion (Grosse), Catherine Voyer-Léger (Prendre corps), Fanie Demeule (Déterrer les os) ou Sarah Desrosiers (Bon chien), encore sur ma table de chevet, actualisent la vie et le corps de leur auteure et je peux vérifier — ou plutôt je crois pouvoir le faire — que c’est bien ce corps-là qui a engendré le texte. L’évidence de la présence physique de l’auteure dans son texte m’en donne la clé, ou feint de me la donner — la lecture est un acte de foi. L’autofiction convoque le corps de l’écrivain comme levier d’imagination du lecteur. La littérature est toujours un billard à trois bandes: réel-fiction-imaginaire. Aimer un livre, c’est aussi valider ce qu’il dit du réel.

Ce roman est beau si tu peux croire que l’auteur a vécu cela, dans quoi tu te reconnais. Je ne vais donc ni contrarier ni décourager mon lecteur. Il m’aimera un peu s’il se reconnaît en moi. Alors oui, mettons, mon livre, c’est moi. Si tu es d’accord pour dire que c’est toi aussi. ♦

 


Claire Legendre a écrit une dizaine de livres parus en France et au Québec. Elle est professeure de création littéraire à l’Université de Montréal.

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