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Illustrer ET écrire

Ils ont étudié le design graphique et œuvré à l’extérieur du milieu littéraire avant de devenir auteurs et illustrateurs. Comment Catherine Lepage et Guillaume Perreault  en sont-ils venus à écrire pour les jeunes?

Dossier

Ils ont étudié le design graphique et œuvré à l’extérieur du milieu littéraire avant de devenir auteurs et illustrateurs. Comment Catherine Lepage et Guillaume Perreault  en sont-ils venus à écrire pour les jeunes?

Duo Lepage Perreault

Guillaume Perreault : J’ai travaillé en agence pendant un petit bout de temps, j’aimais ça et j’intégrais au maximum l’illustration dans mes concepts. Je dessine depuis que je suis tout jeune, c’est un peu le même cliché que les autres. Je suis arrivé à l’illustration jeunesse parce que l’équipe de La courte échelle est venue me chercher en voyant mon portfolio d’illustrations. Dès lors, il y a eu un effet boule de neige : les maisons voient ton travail, aiment ça et te contactent. Je n’avais jamais pensé ou rêvé de faire de l’édition, de la littérature, de travailler dans le domaine du livre en fait. J’aimais la BD comme tout le monde, mais je n’étais pas un mordu plus qu’un autre. Le travail d’auteur est venu par la suite.

Catherine Lepage : J’ai connu ton travail avec Cumulus, avais-tu déjà fait plusieurs albums jeunesse à ce moment-là ?

G.P. : Oui, mais Cumulus [La pastèque, 2016] est mon premier à titre d’auteur. J’avais sorti ce titre en autopublication et le vendais dans les petits marchés comme Puces pop, mais quand Renaud [Plante] est tombé dessus, il a adoré et a voulu le publier chez Mécanique générale. Depuis, je ne veux plus quitter ce domaine. J’aime beaucoup. Et toi, Catherine ?

C.L: Même cliché ici ! Je dessinais beaucoup quand j’étais petite, je faisais de petits livres, mais contrairement à toi, je savais ce que je voulais faire. Je disais aux orienteurs que j’aimais dessiner, leur montrais les illustrations dans les manuels scolaires et leur expliquais que je voulais faire des livres pour enfants. Ils ne savaient pas quoi me dire. Je n’avais jamais entendu le mot « illustratrice ». Un orienteur m’a parlé de design graphique. Je suis donc entrée dans ce programme en ne sachant pas trop c’était quoi, et j’ai aimé ça, assez pour travailler plusieurs années dans ce domaine-là. Et ç’a été long, environ dix ans, avant que je revienne à l’illustration et que j’aie mes premières demandes.

G.P. : Et c’était quoi, tes premiers livres ?

C.L. : C’était des ouvrages chez Dominique et compagnie. Lulu et la boîte à malice, entre autres. Les gens voient mon travail maintenant et ne comprennent pas que c’est moi qui ai fait ça ! Aussi, Pétunia, princesse des pets [dont l’autrice est Dominique Demers] est mon plus gros vendeur. Ç’a été le dernier livre que j’ai illustré pour d’autres. Maintenant, je fais mes propres projets, ou on ne vient plus me chercher.

G.P. : Il est vrai que quand on est étiqueté « illustrateur », on a plutôt l’air de quelqu’un qui remplit des commandes. Cependant, à la minute où on essaie d’écrire nos propres histoires, ou que l’on commence à se dire auteur ou écrivain, les maisons viennent moins vers nous. Ce n’est pas négatif, je trouve.

C.L. : L’écriture et l’illustration sont des choses très différentes. Surtout que j’illustre aussi pour les adultes. Pour moi, c’est plus ça l’accident de parcours : d’avoir découvert que j’étais « auteure ». Parce que je n’avais jamais eu l’idée d’écrire mes propres textes. Mais maintenant que je le fais, j’avoue que je préfère illustrer mes histoires. C’est plus simple, je sais déjà ce qui sera en images et ce qui sera en mots. Il n’y a pas d’erreur d’interprétation possible.

G.P. : J’avais du talent pour conter, inventer, raconter, imaginer des trucs. L’affaire, c’est que j’ai toujours été pourri en français quand j’étais au secondaire et au cégep. C’est la grammaire qui me tuait, les fautes d’orthographe. Mes compositions étaient bonnes, les histoires étaient intéressantes, structurées, mais quand dans ton premier paragraphe tu as déjà épuisé tout ton crédit de fautes… Avec 58 % en français, tu n’as jamais l’idée : « Tiens, je vais devenir écrivain ! »

C.L. : Alors que tout le contenu est là !

G.P. : J’ai réalisé que je peux raconter des choses bien meilleures que ceux qui obtenaient 90 % en français ! Ma découverte numéro 1 est : « WOW ! Je peux vivre de l’illustration. » Et mon illumination numéro 2 : « Je peux écrire aussi ! » Cette année, j’ai reçu des manuscrits auxquels j’ai dû dire non, car je travaille sur le tome 2 du Facteur de l’espace. Parmi ceux-ci, il y avait de vraiment beaux projets !

C.L. : On ne se rend pas compte, mais c’est long d’illustrer un album, un roman graphique… Les premiers tests de Pépito [Le tragique destin de Pépito, d’après un conte de Pierre Lapointe, Comme des géants, 2016] ont dormi longtemps. Quand je me suis décidée, avant de m’y plonger, j’ai ressorti des dessins que j’avais. Le style brut me parlait avec le conte de Pierre, ce style m’inspirait, je n’ai pas fait une recherche très étendue pour développer ce personnage. Le roman graphique, on s’entend, c’est assez récent. Avant il y avait la bande dessinée, l’illustration jeunesse, maintenant il y a une zone qui existe entre les deux, qui n’existait pas avant. J’ai l’impression qu’il y a encore quelque chose de péjoratif à dire « bande dessinée », mais « roman graphique » c’est mieux, serait-ce à cause du mot « roman » ?

G.P. : Cumulus est un peu un roman graphique. La distinction entre un roman graphique et une bande dessinée est très mince. Une BD, pour les gens, c’est Tintin, c’est Astérix, mais un roman graphique, je peux le lire à quarante ans, ça peut être sérieux. C’est donc juste le mot fancy ! Peu importe, en fait. Bob, mon facteur, est né d’un croquis. Je m’amusais dans mon calepin, je tentais de dessiner des astronautes les plus iconiques possible : le corps en cloche, la combinaison… À un moment donné, j’ai mis une casquette à l’astronaute, je ne sais pas pourquoi, et je me suis dit, ah c’est drôle, on dirait un uniforme de travail ? Oui, c’est un facteur ! Pendant plusieurs semaines, je revenais toujours à cette page-là. Entre deux séances de dédicaces au Salon du livre de Montréal, je suis allé dans un café : un facteur dans l’espace, qu’est-ce que ça ferait ? J’ai pris mon crayon et j’ai su que j’avais de quoi. Je n’ai pas eu à penser à Bob, à élaborer le personnage, il est venu de lui-même.

C.L. : Il faut être attentif à de petits détails. Marivière [Comme des géants, 2017] est inspiré de ma fille. Elle devait avoir deux ans, on était chez une amie, Marie-Pierre, et ma fille était incapable de prononcer son nom, elle disait « Marivière » et je trouvais ça beau, très poétique. Je l’ai dessinée tout de suite dans mon calepin avec ses longs cheveux en rivière. Avant je travaillais plus avec mon calepin, mais je ne suis plus aussi assidue, même si ça aide dans le travail !

G.P. : Ça fait partie du cliché de l’artiste qui sort son calepin dans le café, le métro. Je vais dessiner les passants, ce que je vois. Mais je suis paresseux !

C.L. : C’est tellement encouragé à l’école. Je participe aussi à des conférences sur l’illustration et le message est : « Ayez toujours un sketchbook sur vous. » Je me sens tout le temps coupable, je me dis, faudrait que je le fasse, mais ce n’est pas moi. Le sketchbook est même devenu instagramable. Le sketchbook pour moi, c’est un chantier, ce n’est pas supposé être beau. Il y a quelque chose de faux là-dedans. S’ils sont tout le temps beaux, tes dessins, c’est parce que tu ne te mets pas en danger, et que tu n’essaies pas autre chose.     

G.P. : Je suis tellement d’accord ! Il y a beaucoup d’artistes « instagram » qui proposent leur sketchbook, mais c’est un dessin digital appliqué à un journal, pour dire « j’ai fait ce dessin sur le bord de la plage ». On le voit très bien que c’est intégré, « photoshopé ». Il y a cette culture de la valorisation de l’artiste spontané, mais la réalité est autre. Dans mes carnets, on voit plutôt des bonhommes allumettes, à côté d’une liste d’épicerie et de PAYE TES TAXES GUILLAUME en rouge.

C.L. : On fait les mêmes choses ! Un carnet, souvent, ce n’est pas beau. Ce sont des recherches d’idées, pas tout le temps des dessins, je vais noter et dessiner très rapidement, juste assez pour pouvoir me relire. Ça ne ressemble à rien de ce que je peux voir sur les médias sociaux.

G.P. : Les médias sociaux sont un couteau à double tranchant dans notre milieu. Il faut se laisser le temps de créer, mais pour entrer dans la vague, il faut quand même donner du contenu de temps en temps. On n’a presque pas le choix de le faire…

C.L. : Moi, je remets toujours tout ça en question : qu’est-ce que ça donne ? Pourquoi ? Il y a certainement du monde pour qui ça marche, c’est un excellent moyen de publicité, mais jamais en regard de l’énergie investie.

G.P. : Ça prend une personnalité pour faire ça, et moi je ne suis pas très exubérant : « Heille les gars, aujourd’hui j’ai acheté un nouveau crayon ! » Il n’y a rien de mal à ça, mais j’aime pas faire ça. Je publie surtout des croquis de mes trucs. De vrais croquis ! ♦

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