Retour à la liste des articles

André Vanasse (1942-2026)

Catégorie : En vedette
Auteur : Jean-François Nadeau

Au moment où le deux centième numéro de Lettres québécoises partait à l’impression, 
la nouvelle de la mort de son ancien éditeur, André Vanasse, m’est arrivée. Au temps où j’étais étudiant, je l’ai beaucoup fréquenté. J’ai pu discuter avec l’homme qui a assuré la pérennité de cette revue, tout en poursuivant son travail d’éditeur.

À Montréal, je me rendais souvent rue Saint-Hubert, dans un immeuble en pierres grises. L’endroit abritait les bureaux de la maison d’édition XYZ ainsi que ceux de Lettres québécoises. À l’époque, le fils d’André, Alexandre, jeune graphiste, occupait un bureau au sous-sol de ce bâtiment au toit mansardé. Là, ensemble, nous façonnions, semaine après semaine, Les éditions du Quartier Libre, le journal des étudiants de l’Université de Montréal. C’était un gros chantier, une sorte de travail de Sisyphe, qui nous occupait souvent jusqu’à trop tard dans la nuit.

Dans ce sous-sol, André Vanasse surgissait à l’occasion. Il venait demander à Alex de se dépêcher pour terminer la couverture d’un livre ou d’une publicité destinée à Lettres québécoises. Jamais cet homme n’était désagréable. Il était massif, jovial, sonore, toujours amusant et amusé. Son œil était vif. Quand je repense à lui, l’image d’un être souriant me vient d’emblée à l’esprit, même si je l’ai vu parfois se parer d’un masque grave.

Les premiers livres de Comeau & Nadeau, une maison connue plus tard sous le nom de Lux éditeur, sont nés dans cet espace-là, sous le regard bienveillant et les encouragements d’André Vanasse. Il savait que la littérature s’enrichit grâce à la diversité des éditeurs.

Le sentiment d’avoir profité durant des années de mes rencontres impromptues avec lui reste bien vivant en moi. André Vanasse répondait volontiers à mes questions, toujours prêt à m’aider, à m’éclairer, à m’ouvrir des perspectives professionnelles sur ceci ou cela. Il était facile d’accès, ouvert, enclin à discuter de tout et de rien, avec une bonne humeur et un enthousiasme toujours égaux. L’homme était généreux de sa personne par nature. Et ce n’est pas bien difficile de concevoir qu’il a été exactement le même avec bien d’autres que moi.

Au fil des années, je n’ai jamais perdu contact avec André Vanasse. J’ai même fini, à vrai 
dire, par lui parler plus souvent qu’à son fils Alex, avec qui je n’ai renoué qu’au jour où, héritier de Lettres québécoises, il m’a proposé d’y tenir une rubrique.

Comme éditeur, André Vanasse a pris sa retraite pour de bon en 2018. Ses aptitudes à communiquer se sont par la suite vite détériorées. La maladie d’Alzheimer s’était jetée sur lui.


À Lettres québécoises

La revue Lettres québécoises a été fondée en 1976. Ce n’est pas banal comme date. C’était l’année de l’élection du Parti québécois. La société québécoise était portée plus que jamais par l’idée d’un destin nouveau à forger, dans l’espérance d’un changement de cap global. La littérature comptait dans l’horizon de ce projet. Lettres québécoises appartenait à cet élan global. Elle y participait, à son échelle.

C’est bien pour se donner les moyens de parler haut et fort de la littérature québé­coise que l’inclassable Adrien Thério avait lancé cette revue. Auteur d’une thèse consacrée au polémiste Jules Fournier, formé aux États-Unis, Thério était un libre-penseur touche-à-tout. À compter de 1961, il s’était d’abord consacré à la revue Livres et auteurs canadiens, qui est devenue Livres et auteurs québécois en 1969. Il en a assuré la direction jusqu’en 1982. Il a lancé Lettres québécoises dans l’effervescence sociale et politique de l’année 1976. Son collaborateur et ami André Vanasse a ensuite pris le relais.

« La génération actuelle ignore les pas de géant que nous avons accomplis depuis le début des années 1960 en ce qui concerne notre patrimoine littéraire », affirmait André Vanasse, en 2013, dans son discours de réception à l’Académie des lettres du Québec. Étudiant à l’Université McGill, après avoir été formé par les jésuites du Collège Sainte-Marie et y avoir lui-même enseigné, André Vanasse, né en 1942, s’était penché de près sur l’histoire de la littérature d’ici.

« J’appartiens à la première cohorte qui s’est intéressée à la littérature québécoise à l’Université de Montréal », expliquait-il. « Mon mémoire portait sur le roman du terroir vu à partir des concepts du temps et de l’espace, le temps, les quatre saisons, étant celui du rythme de l’agriculteur sédentaire et l’espace de notre grand pays, celui du nomade coureur des bois. » André Vanasse n’était pas figé dans ces laborieuses paysanneries, mais il reconnaissait la place qu’elles avaient pu tenir dans la constitution d’une littérature autonome.

André Vanasse était docteur en lettres de l’Université de Vincennes. En 1970, il avait consacré sa thèse à l’illusion et au mensonge chez Proust. Il a ensuite enseigné la littérature et la création à l’Université du Québec à Montréal jusqu’en 1997. Ce furent pour lui des années extraordinaires. Professeur, il a en même temps été directeur littéraire pour plusieurs maisons d’édition, d’abord pour les éditions Hurtubise HMH. 
Il y a dirigé la collection « Littérature » des « Cahiers du Québec » de 1971 à 1986. Puis, 
il s’est engagé auprès des éditions Québec Amérique, où il a travaillé de 1986 à 1990. Là, son 
apport a été récompensé par une série de succès : trois Prix du Gouverneur général en cinq ans pour des auteurs qu’il accompagnait, dont Louis Hamelin et Gérald Tougas.

De la fin des années 1960 à 1997, des milliers d’étudiants ont fréquenté André Vanasse sur les bancs de l’université. Avec un pied de ce côté et l’autre dans l’édition, il constituait une sorte de passerelle entre deux mondes.

Vanasse souhaitait plus que tout contribuer à structurer un véritable milieu littéraire. Pour cela, il avait besoin, il le savait, de lieux stables, d’institutions, de vecteurs directeurs, de voies de circulation. Il s’est rapidement laissé tenter par l’idée d’avoir sa propre enseigne pour y avoir les coudées franches. La maison XYZ – encore jeune, encore fragile – s’est avérée son port d’attache pendant près de vingt ans. XYZ n’aurait pas trouvé son identité sans lui : Vanasse a façonné le catalogue de la maison d’édition, affermi ses collections, imposé une rigueur et une ouverture littéraire qui ont fait de XYZ un point de gravité pour plusieurs générations d’auteurs.

Chez XYZ, raconte Alexandre Vanasse, « mon père s’était associé avec Gaëtan Lévesque, un de ses anciens étudiants ». En compagnie du poète Maurice Soudeyns, Lévesque opérait depuis 1985 cette petite maison d’édition. À cette époque, Lettres québécoises était beaucoup plus importante que cette maison artisanale. Elle ne publiait guère plus de quatre ou cinq livres par année. « Mon père a proposé d’unir la maison avec la revue. Il n’avait pas tellement de talent ni d’intérêt pour les questions d’administration, mais Gaëtan, oui. Alors c’est mon père qui s’occupait du côté littéraire. »

À partir de là, André Vanasse s’est employé à amener de nouveaux auteurs chez XYZ, tout en s’occupant de Lettres québécoises. Il a mis en place une façon bien à lui d’accompagner les écrivains. « Il entrait dans l’univers de ses auteurs, en se passionnant pour leurs personnages, leur écriture », résume Alexandre Vanasse.

Le directeur littéraire André Vanasse faisait volontiers retravailler ses écrivains. Il leur proposait des avenues auxquelles ils n’avaient pas forcément songé. Pour beaucoup d’auteurs, il était un interlocuteur privilégié et incontournable. C’est ainsi que le manus­crit original du Pavillon des miroirs, de Sergio Kokis, s’est retrouvé amputé d’environ la moitié de ses pages. Le livre publié a remporté le Prix du Gouverneur général.

La maison d’édition XYZ a fait paraître, en une vingtaine d’années, environ six cents titres, dont les livres de Louis Hamelin, Jocelyne Saucier, Jean Désy, Bruno Roy, André Brochu, Marie-Ève Lacasse, Lise Tremblay, Christian Mistral, Sergio Kokis et plusieurs autres.

La parution de L’Histoire de Pi (2001), de Yann Martel, vendu à plus de cent cinquante mille exemplaires, a été un des temps forts de la maison. « Le plus grand plaisir d’un éditeur est d’assister à la réussite de ses auteurs », écrivait André Vanasse. « Certains ont prétendu que j’avais sacrifié mon métier d’auteur pour m’occuper des autres. C’est peut-être vrai, car être éditeur exige beaucoup de temps. » Derrière la signature d’un bon écrivain se trouve souvent, dans l’ombre, celle de son éditeur. C’est vrai. Et André Vanasse le savait.


Une vitrine

Lettres québécoises était pour lui un débouché naturel à tous ses efforts. Il savait que, pour vivre, une littérature a besoin d’un milieu généreux. André Vanasse s’est donc assuré de la survie de Lettres québécoises, un imprimé hérité de son amitié avec Adrien Thério. Tenir une revue littéraire à bout de bras, en la vouant entièrement à la littérature québécoise, n’était pas une mince affaire. Le périodique jouait alors un rôle critique, mais il comportait aussi un volet dédié à l’actualité du livre. « Internet n’existait pas encore », rappelle Alexandre Vanasse. « On regroupait là-dedans toutes les nouvelles sur le milieu. » Les temps ont changé. La revue a su se repositionner.

André Vanasse n’a cessé de favoriser la création d’espaces de réflexion et d’échange. Lettres québécoises l’a accueilli dans ses rangs à la fin des années 1970. Il en est devenu l’adjoint, puis le directeur à partir de 1990. Cette revue, qui demeure à ce jour un des rares observatoires de la littérature d’ici, a été l’un des lieux où Vanasse a exprimé sa vision du rôle de la critique : attentive aux œuvres et curieuse des tendances sans être complaisante, mais sans cacher son parti pris déterminant et structurant pour la littérature québécoise.

André Vanasse a aussi dirigé Voix et images, participé à la fondation d’associations professionnelles – l’Association des littératures canadienne et québécoise, la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP) – et contribué à mettre sur pied le Programme du droit de prêt public, qui assure désormais une rémunération complémentaire aux auteurs dont les livres sont présents dans certaines bibliothèques canadiennes. Derrière le temps investi dans le développement de ces structures, il y avait toujours une même volonté : rendre le milieu viable, structuré, reconnu, visible et respectable.

Je me souviens du contraste entre l’homme que je voyais déambuler avec sa bonhomie naturelle et la stature intellectuelle de ses engagements. Avec le temps, 
le monde littéraire lui a rendu à raison plus d’une fois hommage. Les reconnaissances et les prix se sont multipliés : certificat de mérite de l’Association for Canadian Studies, médaille de l’Académie des lettres du Québec, Community Award de la Quebec Writers’ Federation, Prix d’excellence de la SODEP, prix Fleury-Mesplet, élection à l’Académie des lettres du Québec, admission à l’Ordre du Canada en 2017. Mais tout cela, au fond, n’est qu’un voile jeté sur l’essentiel : sa manière bien à lui d’habiter la littérature pour en faire un espace vivant, ce dont continue de témoigner Lettres québécoises, en fidélité à sa mémoire.


Jean-François Nadeau est historien et chroniqueur au quotidien Le Devoir. Il a notamment publié Sale temps (prix Pierre-Vadeboncoeur de l’essai, 2022) et Les têtes réduites (2024) chez Lux éditeur.

Information sur l'auteur :

Jean-François Nadeau

Partager cette page :

Vous aimez notre contenu?

Abonnez-vous pour soutenir notre mission et pour obtenir du contenu exclusif.

En savoir plus