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Le dortoir d'Ina Percevoir

Le dortoir d'Ina Percevoir
Cousine d'Ines Pérée et d'Inat Tendu
Aide-mémoire
Cousine d'Ines Pérée et d'Inat Tendu

«[…] c’est peut-être l’humour
qui meurt en dernier.»

– Marie-Renée Lavoie, Autopsie d’une femme plate

Qu’est-ce que le terme «visibilité», et à l’inverse «invisibilité», évoque chez vous lorsque vous pensez aux écrivaines de votre génération? Quand LQ m’a posé cette question, je me suis souvenue de l’émission L’homme invisible que, petite, je regardais à la télévision en me demandant si ce monsieur se promenait nu, car normalement on aurait dû voir ses vêtements. Mon frère m’avait alors expliqué qu’il y avait un magasin d’habits invisibles à New York. On n’y trouvait que des complets-vestons cravates. Seuls les gars pouvaient être invisibles. Le pouvoir de l’invisibilité était donc réservé aux hommes fréquentant sans doute les boys club de l’époque. Dans ma tête d’enfant, j’imaginais ces hommes poussant la balle dans le filet des filles au cours de ces parties de hockey bottine contre les garçons dont nous sortions souvent perdantes. J’étais persuadée que ces mêmes invisibilités masculines trafiquaient la liste des meilleures compositions de mon école en retirant celles des filles jugées trop… pas assez. Je vous dis qu’à la récréation, je faisais tourner ma corde à danser à des vitesses records.

Une fois ce souvenir effacé, je me suis accrochée à une autre des questions de LQ : Qu’est-ce qui a changé dans le milieu depuis que vous y évoluez? Si je remonte dans le temps jusqu’à mes narcissiques poèmes d’adolescente, l’égoportrait ne figurait pas dans les dictionnaires même si mon frère passait des heures devant le miroir à se coiffer pour arriver à reproduire la banane d’Elvis. Il me semble que la parole était moins aseptisée qu’aujourd’hui. Il n’y avait pas de mots défendus, ni de n… word à éviter. À bien y penser, «clitoris» et «vagin» étaient tabous. Ce n’est que plus tard, avec The Hite Report1, que des milliers de femmes dévoileraient leur sexualité et localiseraient le célèbre organe du plaisir. Dans la même foulée, Denise Boucher me déniaiserait avec Cyprine2, un texte qui a glissé dans mon corps l’idée d’une écriture de jouissance et non de pouvoir.

L’autofiction n’existait pas encore dans mon univers de décrocheuse. Je n’étais qu’une jeune innocente qui se permettait de raconter sa vie de voyageuse dans des cahiers lignés en parcourant les Amériques à la recherche de son clitoris. Au fil des ans, mon curriculum vitæ s’est rempli de vagabondages d’un éditeur à l’autre. Les directeurs littéraires (eux aussi) se rebellaient, quittaient leur maison en désaccord parfois avec de nouvelles politiques éditoriales dictées par des gestionnaires-comptables. Misogynes, les éditeurs de l’époque? Un seul, de l’ordre des dinosaures de la période des collèges classiques. Mais depuis, des éditrices compétentes assument leurs tâches avec brio dans cette sphère d’influence traditionnellement réservée aux hommes. De plus, un nombre impressionnant de petites maisons d’édition indépendantes, ouvertes à toutes les prises de parole, ont surgi. Peu à peu, le travail des attaché·es de presse (surtout des femmes) a été transformé par l’efficacité des technologies de communication. À défaut de nous faire briller dans le ciel de Montréal, elles et ils réussissent par moments à nous sortir du dortoir d’Ina Percevoir. Mais en vieillissant, briller dans le firmament culturel de la métropole n’a plus autant d’importance.

Depuis quelque temps, nous ne sommes plus des auteures, mais des autrices. Sur le coup, j’ai tiqué. J’ai consulté ma vieille grammaire: «Les noms terminés en teur non dérivés d’un verbe forment leur féminin en trice.» Ainsi danseur devient danseuse parce que le mot peut danser. Finalement, «autrice» donne aux femmes plus de visibilité sonore.

Ce qui a changé aussi, c’est l’arrivée de cours de création littéraire en milieu universitaire et collégial. Stimulants, formateurs, ces ateliers ouvrent des portes, car bien souvent les professeur·es sont également des écrivain·es en lien avec des éditeur·rices. Toute une génération savante de créatrices est née, capable de mettre en valeur ses écrits avec le charme et l’intelligence de sa jeunesse florissante. Un parloir, pour les moins de quarante ans, fréquenté par les libraires et les médias.

Visibles ou invisibles les œuvres littéraires écrites par les femmes de ma génération? Je dirais plutôt qu’elles passent trop souvent inaperçues. Ce qui est le plus invisible, ce sont ces pouvoirs d’évaluation et de sélection si difficiles à nommer, à montrer du doigt. Quand ces autorités reçoivent à souper, les écrits (pourtant visibles) de certaines d’entre nous se retrouvent dans les serviettes de table chiffonnées près des verres à cognac. Vous avez des preuves, des chiffres? Seulement des miettes de pain restées dans les petites assiettes de côté réservées aux jeunes autrices talentueuses qui parlent la bouche pleine de revendications en sirotant leur avenir pour ne pas être inaperçues. Tout regard fuyant nous fragilise et nous divise.

Qu’est-ce qui a changé? Nous vivons plus rapidement. Nous écrivons à la vitesse d’une bactérie mangeuse de chair. Cette course épuisante et tous les maux qui l’accompagnent sont signalés dans les livres de jeunes écrivaines aux prises avec la famille, la carrière, leur corps, les obligations de publier à un rythme effarant, sinon c’est la disparition du comptoir des librairies, le retour rapide au distributeur et, en fin de compte, le dortoir d’Ina Percevoir. Le dortoir: le lieu où dorment les rêves des filles pendant que les chercheuses universitaires fouillent l’armoire du temps en quête d’œuvres qu’elles retrouvent parfois sous des piles de préjugés ou d’oublis.

Nous arrivons au dessert et aux vœux de bonheur. Je croise les petites cuillères en souhaitant qu’il y ait parité entre autrices d’un âge avancé et jeunesses tout en beauté durant ces activités proposées par les salons du livre et autres organismes littéraires. Je termine sur une folie, rue Bergère, jambes en l’air: la création d’un prix récompensant une œuvre écrite par une Québécoise, tous genres littéraires confondus, jury féminin intergénérationnel. Le prix Lilas remis en mai ou le prix De-la-table-à-rallonges, c’est selon. Une fin bien féérique! Aussi, je reviens sur terre agitée d’une tristesse. Avant, on compartimentait les gens par classe sociale, aujour-d’hui c’est par génération. Le milieu littéraire n’échappe pas à cette tendance. On encourage ce qui s’écrit dans son wagon sans égard pour ce qui se passe dans le reste du convoi; sans comprendre que, d’une gare à l’autre, les écrivain·es, peu importe leur âge, poursuivent la même quête de sens.

 


Monique Juteau habite à Bécancour au Centre-du-Québec, région plutôt rurale. Mais elle participe souvent à des évènements littéraires en Mauricie. En mars 2020, en début de pandémie, elle publiait le roman Le marin qui n’arrive qu’à la fin (Hamac). En 2016, elle recevait le prix du CALQ-Centre-du-Québec pour Voyage avec ou sans connexion (éditions d’art Le Sabord).

  • 1. Shere Hite, The Hite Report: A Nationwide Study of Female Sexuality, New York, Seven Stories Press, 1976.
  • 2. Denise Boucher, Cyprine, essai-collage pour être une femme, Montréal, L’Aurore, 1978.
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