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Le cri de la conscience

Autoportrait

J’ai beaucoup admiré dans la revue LQ, les autoportraits de Catherine Mavrikakis et d’Audrée Wilhelmy, ce sont des témoignages sincères et poétiques très vivants quand je redoute l’autoportrait, quand cela me semble une tâche difficile de parler de soi.

Née de parents harmonieux, j’aime l’harmonie, ce qui nous unit les uns aux autres, plutôt que ce qui nous sépare, j’aime trop les fêtes et les réunions d’amis, bien que de tempérament solitaire, mais l’amitié me semble une part essentielle de nos vies. Ce qui est contradictoire, car il faut vivre dans une solitude disciplinée pour écrire, et souvent coupée des autres. Ayant hérité de mon père sa déférence pour la justice (il fut le premier à me faire comprendre que la peine de mort était un crime impardonnable, il faut se souvenir qu’elle a longtemps été acceptée au Canada), j’ai toujours tenté d’exprimer cet amour de la justice, dès mes premiers livres, ainsi dans cette première tentative de la trilogie des Manuscrits de Pauline Archange, même si c’est peu autobiographique, il y a là un portrait social d’une famille, d’une société que les oppressions religieuses et politiques étouffent, Pauline saura s’en libérer par l’écriture, et d’autres personnages dominés, par l’art ou l’altruisme, mais il m’a semblé important alors de peindre cette société, dans toute sa lutte vers la liberté. Plus tard ce sera la défense des homosexuels avec Le loup et Les nuits de l’underground, je crois que ce respect de la justice dont parlait mon père fut mon héritage pour la résistance à la bêtise de l’intolérance, de la cruauté. Bien d’autres auteurs ont eu ce courage aussi, Michel Tremblay et plusieurs autres, dont le merveilleux Jean-Paul Daoust. Il ne faut pas oublier Jean Basile et la grandeur de son œuvre que l’on redécouvre enfin.

Marie-Claire BlaisPhoto : Sandra Lachance

 

Je peux me reprocher aussi de toujours vouloir partir, cela fut toujours une irrésistible tentation, bien que ce fût trop longtemps irréalisable, devant gagner ma vie très tôt. Mais cette plongée dans la vie ouvrière fut un grand enseignement, et je pense souvent à tous ces jeunes gens d’autrefois qui en furent à jamais marqués, et qui n’eurent pas la chance de sortir du milieu de travail qui les opprimait. Aucune loi ne semblait les protéger, même lorsqu’ils n’avaient que quinze et seize ans. Les plus pauvres, les plus démunis, les frères et sœurs de Jean Le Maigre, du Septième, d’Héloïse, dans Une saison dans la vie d’Emmanuel, travaillaient dans les usines, exploités par des patrons cupides qui les laissaient dans l’ignorance de leurs droits. Ce fut longtemps ainsi. Et c’est encore ainsi pour une partie de l’humanité. Un jeune écrivain qui voit très tôt ses livres publiés et traduits en plusieurs langues peut connaître ce miracle de la libération qui lui permet, grâce aux bourses accordées alors, de partir, de vivre ailleurs, de connaître enfin d’autres cultures qui le feront évoluer. J’eus ainsi cette chance de pouvoir vivre en France et plus tard aux États-Unis, avec un retour de quelques années au Québec à partir de 1975, à travers de fréquents séjours en France et aux États-Unis, pour le travail, des lectures, des conférences dans les universités et comme membre de jury international. Retour définitif aux États-Unis pour l’écriture du long cycle de Soifs, mais en même temps encore de fréquents séjours en Europe pour le travail de juré ou pour la publication des livres. Plusieurs défauts, tendance à écrire très tard la nuit, à vivre dans le monde de la nuit, à vouloir écrire sur le monde invisible et secret des êtres souvent incompris dans leur solitude. Tendance à la paresse, besoin de légèreté quand je porte une conscience aiguë des douleurs du monde, des injustices causant tant de souffrances à tous ceux qui ne peuvent se défendre. Vouloir protéger les animaux qui sont si vulnérables à nos guerres et barbaries, on oublie combien, avec les petits enfants, combien ils en sont victimes. Peu d’habileté pour les choses pratiques, mais capable d’accueillir des chats errants dans la maison et qu’ils soient heureux. Aimerais accueillir tout le monde aussi, mais maison trop petite. L’accueil est donc dans l’âme, le cœur, de façon continue. Éprouve une forte sympathie envers mes collègues écrivains, d’où qu’ils viennent, car la responsabilité de l’écriture est intense, démesurée, ils sont souvent très seuls à résoudre des problèmes matériels comme d’ordre intérieur, et il y a souvent beaucoup d’incompréhension, de duretés, autour d’eux. Ai tenté d’exprimer ce dilemme, ces déchirements des écrivains avec le personnage Daniel qui parcourt tous les livres de Soifs, et plus particulièrement dans l’un des livres, Le festin au crépuscule. Faiblesse et douleur, comme tant d’autres, devant la disparition des êtres chers, souvent encore très jeunes, ainsi mon ami David décédé subitement en août cet été peu de semaines avant l’ouragan qui allait frapper la Floride. Cela semble si injuste bien que je continue de ressentir sa présence toujours aussi sereine et charitable autour de nous, dans la ville. Autre défaut, se croire invincible, être trop brave quand il est évident que les dangers sont sérieux et que l’on sera vaincue. Comme ce fut le cas devant les ouragans ravageant l’île, à travers les années. Ou comme lorsqu’on veut défendre un délinquant noir qu’un policier armé poursuit dans la rue. Toutefois le délinquant noir dans cette rue de Key West ne fut qu’arrêté, pas tué, et avoir pu éviter cette mort, n’est-il pas ce qui compte le plus? Il devint le personnage Petites Cendres dont je vais continuer l’histoire, même si les dix livres de Soifs ont été écrits, et parlent beaucoup de lui déjà. Obsessions des personnages des livres qui empêchent le sommeil. Sensation parfois d’avoir l’esprit et le cœur brûlés et puis l’amour de la vie et de l’écriture qui en fait la partie si passionnée, renaît vite puisque chaque jour est différent, et que jamais nous ne sommes à l’aube d’un jour nouveau, ce que nous étions la veille. Mais constante recherche des êtres, ce qu’ils sont, ce qu’ils ont vécu, et pourquoi, on dirait parfois que chaque personne est un exilé, une exilée, et que dans ce déracinement éphémère, chacun construit sa vie bien courageusement. Marguerite Yourcenar souligne cette pitié des êtres, elle éprouve beaucoup de compassion en écrivant sur ses ancêtres. En la lisant on peut penser que c’est de l’humanité entière dont le destin est mortel, qu’elle a pitié et commisération.

Autre défaut, très entêtée, mais cet entêtement est peut-être nécessaire ou utile à la continuité de l’écriture, défaut aussi, une confiance peut-être trop illimitée en l’être humain, en sa transformation, sa métamorphose, quand cette transformation est trop lente, encore. Croyance que le mot écrit peut jouer un rôle positif, exemplaire, qu’il peut servir d’expression de révolte contre l’injustice, accuser le racisme, dénoncer l’intolérance et le crime. C’est ce que nous voyons maintenant avec fierté dans la presse américaine qui refuse toute censure, qui dénonce et juge l’hypocrisie de ceux qui règnent en imposant la peur et la bigoterie. Ces journalistes valeureux ont aussi le courage de nommer ceux qui sont racistes ou criminels par complicité silencieuse. Le mot écrit peut aller si loin. On ne peut faire taire le cri de la conscience. ♦

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