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La retraite sentimentale

Le troisième recueil de Camille Deslauriers offre une touchante incursion dans les tremblements de l’être.

Nouvelle

Le troisième recueil de Camille Deslauriers offre une touchante incursion dans les tremblements de l’être.

La nouvelle Sous le tapis présente une prof de lettres rimouskoise à un colloque universitaire marocain. Seule dans la médina de Marrakech, la femme craint de s’égarer «dans le dédale des ruelles, dans la foule. Dans [s]a vie. Dans [s]a tête.» La communication qu’elle doit livrer porte sur «L’effet-personnage dans le roman par nouvelles». C’est un peu le voyage auquel est invité le lecteur. Au gré des seize textes, dont la plupart se déroulent dans le bas du fleuve, il suivra cette narratrice dans les méandres de l’effort de vivre et de son émerveillement. Ce roman désaccordé, à l’image de l’existence fébrile de cette solitaire soi-disant incomprise, se déploie en corolle plutôt que de tendre vers un dénouement. Une sorte de Retraite sentimentale à la Colette, quoi, où la femme blessée se réfugie dans les tableaux sensualistes, doux, piquants, humoristiques, parfois poignants.

Différente, telle qu’en elle-même

Il ne faut pas s’attendre à des chutes surprenantes dans ces nouvelles impressionnistes, qui essaiment plutôt que d’enfiler des événements — ce qui n’empêche pas le lecteur d’être intrigué, pris par cette écriture au service de la saveur de vivre. La poésie n’est jamais loin au moment de raconter, plusieurs nouvelles se construisant autour d’un objet, un geste, un instant, métaphores des bonheurs et tourments de l’identité féminine. De la même façon que le tapis, rapporté du Maroc, se détériore comme l’amour qui y a été vécu, la femme de la nouvelle Les heures d’ensoleillement n’arrive pas à faire coïncider le calendrier du jardin avec sa carrière universitaire. Farouchement libre, elle cuisine un repas d’adieu pour un amant qui passera, pour ainsi dire, en dessous de la table, dans Bas noirs et cardamome verte. Émerveillée par les saveurs et parfums de sa solitude, elle en capture les moindres instants de grâce dans des pots Mason (La pleine lune dans un pot Mason). La pouponnière est un lieu cauchemardesque, où cette femme jugée «[i]ndigne égoïste irresponsable» refuse de mettre au monde des enfants monstrueux, elle qui «ne fer[a] jamais rien d’autre que des filles d’encre». Différente puisque tellement elle-même, elle refuse le conformisme qui la réduit au couple ou à la maternité, bataillera durant tout le livre pour apprivoiser son identité vacillante et mal-aimée.

C’est un ouvrage névrotique — on aimera ou pas. Madame Trop, comme l’a surnommée un amant, se sent perpétuellement culpabilisée, peinant à se défaire du regard d’autrui, qu’elle a intériorisé au point de disparaître. Les hommes de sa vie — à moins qu’il s’agisse toujours du même? — la dardent d’un tel mépris, que ce soit devant ses excès gastronomiques (Sa vie monochrome), sa façon de danser (Dans un tourbillon d’écume) ou sa culture littéraire (Elle citait Todorov), que le lecteur sera en droit de se demander si la narration, en prêtant aux personnages une telle méchanceté, ne cède pas à la paranoïa, voire à la complaisance envers la blessure intérieure. Cendres de soi, peut-être la plus forte et la plus belle nouvelle du recueil, accompagne la femme détruite dans sa dépression, jusqu’au seuil de la mort, dont l’écarte une armée d’amis bienveillants: «Une lignée de fileurs et de fileuses se passent la laine le fuseau le rouet confisquent les ciseaux nous attachent à la vie.» Il s’agit de retrouver l’équilibre pour pouvoir enfin recommencer à vivre seule — la solitude étant dans ce livre, non pas l’ascèse, mais le noyau de la sérénité.

Carnet hédoniste

La gravité de certains sujets n’empêche pas les nouvelles de porter beaucoup de lumière, grâce à une écriture hédoniste qui, par moments, se rapproche plus du carnet que du récit, à l’image de ces reliques que la narratrice aime accumuler, «[b]ois d’échouerie, trio de roches, verre de tempête. Pot-pourri bigorneaux plantes vertes, chandelles étoiles de mer amulettes.» Les énumérations reviendront souvent dans les nouvelles, jusqu’à occuper la totalité du texte final. L’effet de liste, d’abord charmant, pourra lasser à la longue, même si l’on comprend que ce tic d’écriture est mis au service d’une vision kaléidoscopique du monde: «Un drôle de regard que celui d’une guêpe. Deux yeux simples appelés ocelles, au-dessus de la tête. Et deux autres composés, où s’agglutinent des centaines d’ommatidies qui reçoivent, chacune, une image. Les clichés s’additionnent pour former une mosaïque.»

Il n’est jamais aisé pour un nouvelliste de donner une unité à un recueil dont plusieurs textes ont d’abord été publiés en revue. Camille Deslauriers a pourtant le mérite d’offrir un univers qui se tient, tant par ses sujets que par ses manières. Une lecture touchante et poétique, au cœur des vibrations de l’être. ♦

Auteur·e·s
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Camille Deslauriers
Québec, Hamac
2018, 128 p., 17.95 $