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Gare à celle qui voudra se saisir du réel

Écritures du réel

Le roi avait trois fils. Une mission s’offre à eux. Avant de partir, l’aîné reçoit en cadeau une chose qu’il devra partager. Il préfère toutefois garder le cadeau pour lui-même. Il en sera puni. Le même sort attend le puîné, tout aussi imbu de lui même que son grand frère. Alors le roi se tourne vers le cadet, à qui il demande d’accomplir la mission. Comme à ses frères, on lui offre un cadeau. Mais le cadet, plus sage, plus gentil, plus doux, partagera son présent. Il en sera récompensé: son cadeau en est un qui, lorsqu’on le donne, n’en finit pas de donner.

Comme tout le monde, les enfants aspirent à ce qu’ils n’ont pas: ils rêvent de grandeur, de toute-puissance. À l’âge où l’on se chamaille sur une butte de neige dans l’espoir de se proclamer, jambes flageolantes, le roi de la montagne, je ne comprenais pas que le héros de l’histoire n’était pas le plus intelligent, mais celui qui faisait montre de générosité.

Des contes de fées, j’ai retenu qu’un jour, moi aussi, je partirais à l’aventure.

Depuis quelques mois, je pense souvent à ce cadeau intarissable qui donne à nombre de contes de fées leur trame narrative. Corne d’abondance, poule aux œufs d’or, lampe merveilleuse d’Ali Baba. Qu’on l’offre à trois frères ou trois sœurs ou qu’on offre trois vœux, la morale est toujours la même: on ne peut chercher à tirer profit du présent sans provoquer le mauvais sort. Au mieux, le cadeau cessera de donner. Au pire, le protagoniste cupide sera tué. Dans tous les cas, quelqu’un ou quelque chose disparaîtra.

À l’amour, j’ai toujours préféré l’aventure. Jamais je n’ai chanté: «Un jour mon prince viendra.»

C’est un peu la même histoire qu’on trouve dans Cendrillon, qui porte chez Perrault le nom imagé de Cul-Cendron. Deux demi-sœurs et une fille née d’un autre lit. Les premières sont mesquines, la dernière se sacrifie au point que ses vêtements sont souillés de cendres. C’est à elle, la gentille, que sera donné ce que ses sœurs convoitent. Et ce qu’elles convoitent, ce n’est pas tant l’amour du prince: ce qu’elles désirent par-dessus tout,c’est la richesse et d’avoir tous les yeux du royaume rivés sur elles.

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De mes cours d’ancien français, j’ai retenu deux choses. La première: au Moyen Âge, on jaugeait la beauté des femmes à la distance entre leurs yeux, une partie du corps si importante qu’elle avait un nom (entrœil). La deuxième: on mesurait également la grandeur d’un roi à sa générosité, qu’à l’époque on appelait largesse.

Les réseaux sociaux ont fait du monde dans lequel nous vivons un véritable conte de fées, cruel et scintillant. Les profils de certain·es n’évoquent-ils pas les demi-sœurs de Cendrillon qui, dans leur ambition, font montre de vanité?

Honoré de Balzac croyait que nous étions composés de spectres comme autant de couches d’une matière lumineuse. Selon lui, c’était l’un de ces spectres lumineux qui était capté par le daguerréotype. Ainsi, chaque fois qu’on se faisait tirer le portrait, c’était, d’après Balzac, un peu de nous-mêmes, une couche de notre être, une part de notre âme, qu’on perdait.

J’ignore si cela fait de moi une personne adulte ou une personne naïve, sinon que je suis aujourd’hui tétanisée par la morale des contes de fées. J’observe ces fils du roi, ces Javotte, tirer profit de leur cadeau en échange de j’aime, chaque notification — ding! — faisant entendre le son d’une pièce sonnante et trébuchante. Ce n’est pas que je m’en sens moralement supérieure. C’est que j’ai littéralement peur pour eux. Ne savent-ils pas, ces personnages de contes de fées, que cela même dont ils tirent profit — l’amour, la famille, la jolie maison, la beauté — leur sera retiré?

Dans son essai Sur la photographie, publié en 1977, Susan Sontag distingue les sociétés modernes des sociétés traditionnelles par un seul critère: le désir d’être photographié. Prendre quelqu’un en photo est perçu comme un geste irrespectueux dans les sociétés traditionnelles. (Une version sublimée du pillage, du viol, de la transgression.) À l’inverse, dans les sociétés modernes, notre sentiment du réel est si anémié que les gens souhaitent être pris en photo afin de voir leur existence confirmée dans l’image.

Le cadeau qui ne cesse de donner: le fil d’actualité qui ne cesse de se rafraîchir. Le mauvais sort: les couples qui se séparent, la maison qui est vendue, la beauté qui se fane. Vient un jour où le trésor a changé de main.

L’histoire se passe au Kansas en 1959. Un fermier, sa femme, son fils et sa fille sont assassinés dans leur maison. Deux vagabonds sont accusés du meurtre. Ils seront exécutés en avril1965. Entre-temps, l’écrivain Truman Capote choisit ce fait divers pour écrire un roman vrai. Il se rend sur les lieux, mène des entrevues (quatre cents) avec les gens du coin et visite en prison les meurtriers. Cela lui permettra de gagner l’amitié de l’un d’eux, Perry, avec qui, de retour à New York, il correspondra de manière assidue, à raison de deux lettres par semaine.

Je crois à la magie. Plus précisément: je crois aux sorts qu’on jette comme aux sorts qu’on attire. Dans les contes de fées, l’objet de la promesse (l’amour du prince, un royaume) importe moins que l’économie dans laquelle cet objet s’inscrit. Cette économie est celle du don. Et gare à celui qui voudra mettre la main sur le trésor pour le faire sien.

Quelques mois après l’exécution de Perry et de son acolyte, Truman Capote publie une première version de In Cold Blood dans The New Yorker. Le texte fait sensation. Paru l’année suivante, le livre remporte un succès de vente et un succès critique. In Cold Blood est depuis devenu un classique. Mais dans les vingt ans qui le séparent de sa mort, Truman Capote ne parviendra jamais à écrire un autre livre.

Et gare à celle qui voudra se saisir du réel pour en faire un livre avec son nom dessus.

À mes yeux, le réel est un trésor qui scintille. J’ai cependant appris qu’il faut faire attention quand on le manipule,
car il s’agit aussi d’une matière dange-reuse. Volatile, qui plus est: on ne peut anticiper comment le réel réagira après avoir été imprimé sur le papier.

La première fois que j’ai publié un livre, un amoureux m’a laissée et un ami m’a menacée d’un procès. Sur le coup, bien sûr, cela m’a ébranlée. Puis je me suis dit qu’il ne fallait pas m’arrêter à cette première expérience. Que puisque je m’étais attiré un mauvais sort en publiant une histoire vraie, il était sans doute possible, avec un peu de pratique, de canaliser les pouvoirs des écritures du réel à bon escient pour faire de la littérature une forme de magie blanche.

Pour l’un de ses projets, Sophie Calle a rencontré les personnes dont les coordonnées figuraient dans un carnet d’adresses égaré. Elle leur demandait de lui parler du propriétaire du carnet. À force d’entendre parler de lui, elle s’est amourachée de cet homme… qui la poursuivrait en justice. (Un interdit de publication plane toujours sur ce feuilleton paru à l’origine dans Libération.)

Il est faux de dire que l’art imite la vie. Les artistes vous le diront: souvent, c’est la vie qui imite l’art. Ainsi le seul roman qu’Oscar Wilde ait écrit, Le portrait de Dorian Gray, anticipe l’histoire de sa propre vie: un grand succès suivi d’une longue chute. Plus curieux, cette déchéance aura été précipitée par la rencontre de Lord Douglas, un jeune homme correspondant à s’y méprendre à la description donnée du jeune Dorian Gray.

Si l’on applique les règles qui régissent l’économie des contes de fées à la littérature, est-ce que cela fait de l’auteur qui tire profit de son intimité, de l’autrice qui fait siennes les histoires des autres, des fils et filles du roi dont la cupidité sera un jour punie? Je n’arrive pas à me convaincre moi-même de la validité de ce syllogisme. Parce que je pense que la littérature ne pille pas dans le réel, qu’elle le crée, qu’elle l’appelle.

Au même moment où Maggie Nelson publie un recueil de poésie, Jane: A Murder, qu’elle a rédigé à partir du journal de Jane, sa tante qu’elle n’a pas connue parce qu’elle a été assassinée trente-cinq ans auparavant, un détective reprend l’enquête à la suite de la découverte d’un indice. Il contacte l’autrice après avoir lu, un marqueur à la main, son recueil de poésie. «I can honestly say it’s the first book of poetry I’ve ever read», dira-t-il à Maggie Nelson, qui lui répondra que c’est la première fois que l’un de ses livres est utilisé dans le cadre d’une enquête pour homicide.

Chaque livre représente pour l’écrivain·e un dilemme à résoudre. Car en mettant le réel en boîte, l’écrivain·e risque, certes, de perdre son prince (Calle), son royaume ou son don (Capote). Mais il ou elle court également la chance que son histoire se faufile dans la réalité (Nelson).

Quatre ans: le temps que prendrait Truman Capote à mettre en forme In Cold Blood. Sept ans: le temps que mettrait Emmanuel Carrère pour écrire L’adversaire. Douze ans: le temps que cela me prendrait pour boucler une histoire vraie qui n’est pas celle d’un homme ayant tué une famille. Dix-neuf ans: le temps qu’attendrait Sophie Calle pour faire d’une histoire d’amour, Douleur exquise, une exposition et un livre.

Depuis quelques mois, je pense aux contes de fées, au cadeau qui continue de donner, aux sorts qu’on attire,
les bons comme les mauvais, à ceux qu’on jette, à la magie des mots imprimés, je pense à tout cela parce qu’au moment où les exemplaires de LQ seront envoyés aux abonnés, cette histoire vraie sera en librairie.

«C’est un livre magique», m’a dit Mylène, mon éditrice. Il faut parfois attendre des années avant qu’un livre perde sa part sombre, son pouvoir maléfique. Quatre, sept ou vingt ans avant de publier l’histoire qu’il contient — en croisant les doigts pour qu’il n’arrive rien. Mais combien de temps faut-il pour qu’un livre déploie sa magie?

J’attends. Je guette les signes, les augures, je cherche un présage. Je ne perdrai pas mon amour (je l’entends qui prépare le dîner). Je ne crois pas que ce livre puisse froisser personne. Mais je sais que quelque chose arrivera. Quelque chose que j’aurai écrit, qui figure dans ce livre, j’ignore encore quoi, fera retour dans ma réalité. Et j’attends la sortie du livre pour que cela, cette chose ou cette personne, se manifeste.

Ça va aller, je me dis. L’aventure est finie et je suis désormais une bonne fille du roi.

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