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Entrer en littérature

Correspondance

«Nous avons parlé quelquefois de la publication
et de ses conséquences. […] Nous avons relu l’œuvre d’art
avec des yeux d’avocates. Mais rien n’aurait pu me préparer
à ce que j’ai dû affronter seule.»

– Valérie Lefebvre-Faucher, Procès verbal

 

Geneviève,

J’ai publié mon premier livre Créatures du hasard chez toi au Cheval d’août et j’ai voulu aujourd’hui refaire un peu le chemin de cet ouvrage et de ce qui m’a menée vers toi comme éditrice, mais aussi comme alliée dans toutes les luttes et les combats que nous menons à travers la littérature.

Le choix du Cheval d’août comme maison pouvant accueillir mon écriture a été guidé par les conseils de mon amie et écrivaine Élise Turcotte. Elle savait que je voulais travailler avec une femme, elle connaissait mon projet, ma voix, mon écriture et mes intentions. Elle m’a recommandé d’aller te voir, car elle te connaissait bien aussi. J’ai cherché l’adresse du Cheval sur internet, j’ai imprimé une copie de mon manuscrit et je suis allée te remettre le document en mains propres. Le lendemain matin, tu m’as contacté pour me dire que tu acceptais d’accueillir mon texte dans ta maison. J’ai vécu cette réponse comme un premier signe de confiance entre nous.

J’avais écrit 140 fragments qui abordaient la situation sociologique d’un groupe de femmes vivant dans un quartier défavorisé de Montevideo dans la période post-dictatoriale des années 1990. Mon objectif était de me pencher sur la réalité de mères monoparentales, évoluant dans un contexte de grande pauvreté les ayant conduites à plonger dans les jeux de hasard. Ce premier ouvrage avait pour trame de fond l’Uruguay, où je suis née, et je me demande parfois si ce trajet me définit ou pas comme écrivaine. Je sais qu’en tant qu’autrice issue d’une minorité ethnique, j’essaie d’investir ma réalité culturelle dans ma pratique sans que mes origines deviennent une carte de visite. Mes origines me définissent et me constituent au-delà de mes intentions. Je jongle toujours avec les éléments qui me composent et les pièges qu’ils pourraient représenter pour moi comme écrivaine «étrangère». J’écris dans une langue seconde, j’ai un accent, j’ai vécu des réalités sociales différentes de celles que l’on vit ici. Je viens d’ailleurs, mais j’habite au Québec depuis la moitié de ma vie. Je crois, sans doute, que mon écriture transmet ma réalité plurielle, complexe et diversifiée tout en essayant de s’inscrire dans une forme créative qui ne correspond à rien de concret ni de définitif. J’évolue dans les limbes de la littérature. J’aime explorer les différentes formes et les genres afin de les faire interagir.

Tu m’as déjà dit que la violence et les traumas semblaient être les moteurs de mon travail, qui plus est, les moteurs aussi de beaucoup de jeunes autrices de ma cohorte. Je pense que la violence collective et les traumas personnels que nous subissons peuvent être un moteur d’écriture, mais la manière dont ces aspects se manifestent dans le texte doit être portée par des intentions formelles. Dans Créatures du hasard, j’ai décidé d’aborder les sujets de la ludopathie, de la pauvreté et de la monoparentalité au féminin tout en établissant une distance entre la réalité décrite et les prises de position des personnages. J’ai ressenti le besoin de raconter du point de vue d’une enfant, afin d’éviter le jugement qu’aurait pu poser une femme adulte sur sa mère joueuse compulsive. L’élan qui pousse l’écriture peut donc être celui des violences subies, mais ce qui reste à mes yeux le plus pertinent au moment du travail autour du texte demeure les intentions formelles. Quels sont les effets recherchés à travers le rythme que nous insufflons à nos textes? Quel poids portent nos mots, la longueur de nos phrases, les espaces vides laissés sur les pages? Si j’offre un texte rapide, saccadé, urgent, est-ce que le lecteur ou la lectrice ressent mes intentions? Je me laisse toujours porter par un premier élan d’écriture, mais le plus gros du travail vient au moment de façonner le texte, de l’ajuster à mes volontés littéraires.

Tu m’as demandé, dans le cadre de l’édition de mon prochain roman, Machina, si j’étais une écrivaine du politique, car je construis toujours des ponts entre mes personnages et certains sujets – pauvreté, dépendances, manque d’argent ou besoin de reconnaissance. Tu me fais remarquer que: «Pour survivre à la réalité, les plus malchanceux (ingénieux?) s’inventent des mondes parallèles.» Si j’écris, c’est pour dire quelque chose. Je ne parle pas ici de la volonté de passer un message, mais j’ai toujours besoin de transmettre une intention précise, une réalité dans mes textes.

Je crains l’hermétisme qui exclut parfois les lecteur·rices. Je ne crains pas la rigueur, les écritures complexes, mais j’ai besoin de comprendre les intentions, l’élan qui fait jaillir un texte et souvent ces intentions et ces élans sont portés par un aspect politique chez les auteur·rices que j’admire.

Mes poèmes, mon roman, mes traductions et mes prises de parole publiques font toujours ressortir mon implication concernant les enjeux qui m’interpellent. Je me considère comme une personne engagée et je travaille à déconstruire tout ce qui me constitue afin de mieux comprendre la réalité des personnes plus vulnérables qui m’entourent. Je prends part aux luttes actuelles avec mes mots et mes gestes. Est-ce que cela fait de moi une écrivaine du politique? Il faudra, pour cela, observer l’évolution de ma démarche littéraire ainsi que l’opinion de mes lecteur·rices et de mes pairs. Je sais toutefois que tous·tes les auteur·rices que j’admire ont été poussés par un projet plus vaste que celui de leur besoin personnel d’expression: Pablo Neruda, Mario Benedetti, Eduardo Galeano, Julio Cortázar, Cristina Peri Rossi sont des auteur·rices qui ont vécu des réalités politiques complexes. Ils et elle ont subi la dictature et l’exil. Je n’ai pas affronté ces réalités, mais je reste une personne extrêmement concernée par les injustices sociales et les inégalités. Pendant huit ans, j’ai été interprète à la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada: cette expérience m’a façonnée en tant qu’écrivaine. Côtoyer la souffrance, les injustices sociales, les enjeux de pouvoir politique et les réalités vécues par des personnes venues de partout m’a permis de développer le besoin d’écrire pour elles et à travers elles, afin que leur voix ne soit pas tue.

Et toi, Geneviève, qu’est-ce qui t’a façonnée comme éditrice? Pourquoi ta propre maison d’édition? Et surtout, qu’est-ce qui a changé selon toi depuis les débuts du Cheval d’août, en 2014?

Lula

 

Lula,

Tu me demandes ce qui a changé pour moi comme éditrice depuis sept ans que je publie vos livres au Cheval d’août. Cette question parmi les autres est la bonne et, si tu permets, je ne répondrai qu’à celle-ci.

Je pourrais faire dans la grandiloquence et répondre que vous, les autrices, êtes la cause de mon éveil politique, mais ce ne serait pas tout à fait juste. La première chose qui m’est arrivée comme éditrice à la gouverne de sa maison, c’est qu’en cessant de servir les autres, j’ai pris un risque qui ressemble au tien: celui de parler en mon propre nom. Je suis désormais la seule responsable de mes actes comme vous assumez les conséquences de vos mots devant tous.

Ça change la donne. Il y a un prix à payer pour les déclarations d’indépendance, et j’ai mis du temps à m’en apercevoir. Malgré les doubles standards, l’insécurité, la pression en permanence, les heures de travail interminables et la vie qui passe avec: dans une partie de ma tête, dans mes gestes, j’incarnais encore l’employée compétente, la femme alibi, celle qui demande la permission. Celle qui aurait à convaincre de sa légitimité, de votre droit d’exister. Je me trouvais en zone interdite, et j’étais clivée – c’est là que vous intervenez. J’ai voulu me faire la passeuse de celles et ceux qui repensent notre époque, les profiler dans l’horizon, et je suis entrée en littérature. Mais pour l’éditrice, ce sont des femmes qui m’ont poussée à franchir le pas. Je ne serais pas là où je suis sans vous.

Tu vois que j’en ai contre la mystique autoritaire de l’éditeur omniscient qui découvre les écrivaines et engendre les carrières. L’édition est un travail du lien, fait d’accompagnements mutuels1. Il faut une communauté pour forger une maison littéraire, créer une éditrice. Une équipe, dont beaucoup de femmes puisque ce sont essentiellement elles qui, précaires et sous-payées, nous permettent de continuer. Notre cohésion repose sur la loyauté (la fatigue) des travailleuses qui maintiennent en vie l’écosystème du livre. Je suis curieuse de ce qui arriverait si leur altruisme se changeait en réclamations.

Éditer, c’est encore choisir, se mettre au service de vos voix, vous rendre visibles, faire de la place. C’est inciter à l’écriture, persuader, convaincre, entrer en conflit si nécessaire pour défendre vos fictions. La vie littéraire des autrices va de pair avec l’autorité qu’on accorde à leurs éditrices. Les circonstances ont fait que je me suis vue capable de porter des livres dans l’espace public. En théorie, on m’accorde la légitimité d’assumer ce rôle, dans la réalité, c’est encore souvent autre chose.

Tu t’es étonnée un jour de m’entendre dire que je ne m’étais pas donné comme condition de favoriser les récits de femmes. Que je n’avais fait que vouloir les livres les plus beaux et les plus nécessaires à mes yeux. Tous les écrivains du Cheval sont des alliés, parfois militants, des mouvements féministes, antiracistes et décoloniaux. J’ai pris beaucoup de plaisir à voir s’infiltrer des moutons noirs dans la meute académique de l’institution littéraire. Ma résistance au profilage en quelque sorte.

Notre catalogue compte donc des personnes minorisées, et surtout plus d’écrivaines que d’écrivains. Beaucoup de jeunes autrices demandent à travailler avec une éditrice. Peut-être que, dans l’absolu, leurs fictions me sont apparues plus puissantes que d’autres parce qu’elles sont celles de personnes en lutte. Chacun de leurs livres a été fomenté dans un laboratoire clandestin sous tension, prêt à imploser en permanence. Dans la panique de l’écrit, les écrivaines doivent apprendre à s’autoriser, en déconstruisant tout ce qui les forçait à ne plus sentir, à ne plus agir, à renier leur propre pensée et à se séparer d’elles-mêmes. Elles devinent intuitivement les procès qu’on leur intentera, inventent pour s’en sortir des jeux et ouvrent des chemins. C’est d’elles que vient le gros du renouveau des formes et des propos dans les littératures québécoises; on leur doit notre vitalité, même si beaucoup persistent à l’ignorer.

Il y a un revers à ces complicités spontanées que je noue avec vous. Il ne viendrait même plus à l’idée de l’écrivain humaniste lambda (qui peut être une femme) de cogner aux portes du Cheval d’août. Il paraît que les écrits des femmes sont à la mode; malgré que l’on mette vos mots et vos corps en circulation, on vous refuse encore le capital qui vient avec. Dans son for intérieur, l’écrivain humaniste lambda estime que vos fictions – qu’il ne lira jamais de toute façon –, ce n’est pas sérieux. Sans se l’avouer (car c’est mal vu), il les méprise, ces littératures incidentes qui jettent de l’ombre sur sa Littérature. Lui veut passer à l’histoire des canons dominants, et se plaît en compagnie de ceux qui se complaisent dans leur nostalgie des «valeurs universelles», hélas mises à mal et menacées de disparition. Il a appris à la dure les codes du clientélisme néolibéral, ceux de la performance qui garantissent ses privilèges et qui contaminent toutes nos relations. Il tient pour cela à ce que l’aliénation collective se perpétue. L’écrivain lambda humaniste est une casserole aux pieds des autrices et des éditrices qui veulent revoir les conditions de notre vie littéraire et imposer autrement leurs récits.

Tes Créatures du hasard nous auront menées au travers des évènements, Lula. Avec toi, dans notre milieu fracassé par la vague des dénonciations de 2020, pour faire face et contre les versions officielles, ce sont vos histoires que j’ai envie de porter.

Geneviève
 

 


Originaire de l’Uruguay, Lula Carballo a complété une maîtrise en création littéraire à l’Université du Québec à Montréal. En 2018, elle a publié Créatures du hasard aux éditions Le Cheval d’août. Ce roman a été finaliste au Prix littéraire des collégiens ainsi qu’aux Rencontres du premier roman. On retrouve ses poèmes et ses traductions dans différentes revues spécialisées. Elle travaille comme technicienne en travaux pratiques en francisation.

Geneviève Thibault vit et travaille comme éditrice à Montréal. Depuis 2014, elle dirige Le Cheval d’août. Auparavant, elle avait fondé La mèche, qu’elle a animée jusqu’en 2013. Son aventure d’éditrice pigiste lui a permis de fréquenter une multitude d’amies et d’autrices remarquables de différentes générations.

  • 1. Je fais l’impasse, faute de place, sur cette bête à plusieurs têtes, entre l’arbre et l’écorce du commerce, de la fabrique artisanale, de la réception critique et des obligations institutionnelles et administratives, pour ne retenir que l’appel des textes.
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