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Encore de la saucisse

Profession éditrice

Mon âge, bientôt quarante-quatre ans, me confère une crédibilité que je n’avais pas à trente ans; à trente ans, j’avais de beaux yeux (hem hem). Aujourd’hui, on m’écoute alors qu’avant on me voyait – mais j’étais bête, évidemment. D’ailleurs on m’appelait «ma belle»; désormais, ce sont mes collègues plus jeunes qui se font accoler des «ma belle» en début de courriels.

À trente ans, comme femme, il faut être redoutable pour inspirer la crédibilité – et je ne connais que la réalité d’une femme blanche. Ça n’empêche pas certains, malgré mon expérience et mes bientôt quarante-quatre ans, de m’écrire pour me donner des conseils, ou pour se plaindre d’un article que Liberté n’aurait pas dû publier, parce que nous avons sans doute publié cet article sans y avoir vraiment réfléchi. Ce sont les mêmes qui se portent disparus lorsque vient le temps d’avoir une conversation sérieuse sur la question. On connaît la chanson. Et on la connaît, la situation des femmes dans le milieu de l’édition et dans la société. Même si ça s’améliore tranquillement, les femmes doivent être des dures pour arriver à des postes de pouvoir, et on leur en tiendra rigueur; elles doivent se battre sans répit, être meilleures que les autres, et comme il y a peu de postes dans le milieu de l’édition, elles devront créer leur maison, leur revue, jouer des coudes et, si elles ont le malheur d’être plus intelligentes que leurs collègues haut placés, se taire quand parler pourrait leur causer du tort ou nuire à leur projet. Elles maîtrisent les codes institués par leurs homologues masculins.

Je ne fais que répéter ce que l’on sait déjà: c’est partout la même histoire. En filigrane, il y a aussi l’histoire de celles et parfois de ceux qui doivent se couler dans des catégories prédéterminées pour avoir une chance, autrement elles et ils seront jugé·es selon d’autres types de catégories. La ligne est mince-mince entre la «bonne» et la «mauvaise» catégorie, et il suffit d’une pichenotte pour tomber de l’autre côté.

Et dans une industrie qui commence à ressembler à une usine à saucisses, style Another Brick in the Wall, il faut avoir une belle gueule pour réussir, se démarquer, sortir du lot par son corps, si ce n’est grâce à son caractère flamboyant, plus que par son ingéniosité littéraire. Où sont les laid·es, les bizarres, les bègues? Royaume des dents blanches et des yeux qui pétillent, du mot juste et juste quand il faut, le monde du spectacle a envahi la littérature (ça fait un bout, vous me direz), pourtant refuge des timides, des marginaux·ales, des inadapté·es sociaux·ales et autres magané·es (sauf quand papa s’appelle untel ou qu’on a fait les grandes écoles, c’est sûr) – et ce n’est pas pour rien. Cette expérience du monde, située depuis l’extérieur, confère à l’observatrice un regard pénétrant et donne tout son sens à l’art littéraire: l’écrivaine en effet est la témoin du monde.

J’ai eu mon poste à Liberté parce que j’étais là au bon moment, autrement je ne l’aurais jamais eu, même si, comme beaucoup d’autres femmes, j’ai de la vision et du talent. D’ailleurs mon entrevue ne s’était pas très bien passée, je ne performe pas dans ce genre d’épreuves où la fluidité de la parole, sa mise en scène sont essentielles. Ce n’est pas pour rien que j’écris. Cet art, qui se pratique loin des regards et des jugements immédiats (du moins avant la publication, et sauf le jugement que l’on porte sur soi-même, qui est sans doute le pire de tous), est un art de la lenteur, le temps est un allié inestimable, et j’ai appris à travailler avec lui. Mais je ne peux pas aller parler à la radio, vendre ma salade, avoir l’air intelligente en public. Je deviens gauche. Heureusement, à Liberté, nous sommes deux directrices, à chacune ses forces, et épaulées par le comité de rédaction, nous ne sommes pas loin d’être invincibles, ce qui nous permet de prendre des risques, de temps en temps.

Collage : Julie DoucetCollage : Julie Doucet

 

Ainsi, le travail collectif s’est avéré encore plus riche que je ne l’avais anticipé. Il n’est pas seulement une nécessité ou un moyen de rester efficace et créatif dans un domaine où l’on doit conjuguer tous les rôles à la fois, il redonne au travail un sens noble, parce que nous tissons des liens, que nous apprenons les un·es des autres, que ce que nous faisons construit un ensemble plus grand que soi, que nous formons des amitiés qui ne sont pas uniquement opportunistes ou utiles. Collectiviser nous permet d’échapper aux catégories que, seules, nous aurions dû embrasser pour survivre.

On allie nos forces, et nos faiblesses ne sont plus le signe d’un handicap à réhabiliter selon un modèle, mais le signe, simplement, d’une humanité bien imparfaite. C’est peut-être aussi le seul moyen de nous sortir de l’impasse individualiste dans laquelle nous sommes coincé·es et, paradoxalement, appelé·es à disparaître, une nouveauté chassant l’autre après trois minutes d’exposition.

La collectivisation (des ressources, des savoirs, des espaces) offre, je le crois, une stabilité qui permettrait de «sauver» la littérature et les revues, qui, pour rester pertinentes et ne pas sombrer dans l’abîme de la répétition, des cercles fermés, hermétiques, du copinage et de l’indifférenciation, doivent pouvoir imaginer de nouvelles formes. Essayer des affaires et s’ouvrir à d’autres paroles! Mais comment le faire quand il y a tant à perdre, qu’on n’en a ni le temps ni l’espace, qu’on a travaillé si fort pour y arriver et qu’il y a si peu de ressources à se partager? On crève déjà de faim ou on croule sous les dettes! Inventer, créer, explorer, trouver la forme juste, laisser un peu de place à cette voix qui ne vendra pas de copies, tout cela prend du temps et de la patience, de l’écoute, parce qu’elle ne crie pas, l’inspiration, on peut à peine la percevoir dans le brouhaha incessant qui nous entoure. On doit avancer, payer (trop peu) les collègues pour leur travail, et il faut bien vivre, vous me direz, et c’est vrai! Vous me direz aussi: on ne peut pas non plus s’arrêter à tout bout de champ pour contempler le mystère du monde, histoire d’en rendre compte aux deux trois fous et folles qui voudront bien entendre ce que vous aurez trouvé, et comment le pourrait-on dans une industrie où tout le monde s’arrache le même bout de ciel?

Se solidariser, je dis. Autrement, les petites maisons disparaîtront avec les revues d’avant-garde, et avec elles, c’est «le rayonnement de notre belle littérature» qui sera flushé, avec nos imaginaires, dans la grande toilette de notre siècle avant d’être récupéré sur le tapis de l’usine à saucisses. Fait que c’est ça, solidarisons.

 


Rosalie Lavoie est codirectrice et éditrice de la revue Liberté.

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