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Bonne sorcière, mais sorcière tout de même

Bonne sorcière, mais sorcière tout de même
Sororité

Au Moyen Âge, on m’aurait brûlée vive. Oui, je suis une sorcière. J’ai même la tache de naissance sur la joue droite pour le prouver. Je suis une bonne sorcière, mais une sorcière tout de même. C’est ce que ma fille me dit sous prétexte que j’ai les cheveux noirs et que je ne suis pas gentille parce que je crie parfois.

Je ne suis donc pas cette «bonne fée des livres», pseudonyme enfantin dont on m’a vite affublée quand j’ai commencé à commenter mes lectures dans les médias il y a vingt ans de cela. J’aime projeter une certaine féérie – à laquelle je crois d’ailleurs – mais il se trouve que cette belle image est fausse. Ah, les belles images. Je vous ai bien eus, n’est-ce pas?

C’est en lisant l’immense roman Les lionnes (Seuil, 2020) de l’écrivaine britannico-américaine Lucy Ellmann – une prouesse narrative de 1152 pages composée du flot ininterrompu de réflexions d’une femme vieillissante qui évoque son aliénante existence et le portrait lucide, voire cynique par moments, de l’Amérique contemporaine – que ça m’est apparu. Si on m’ouvrait le crâne, qu’on lisait mes pensées, ça se saurait bien vite, que je ne suis pas cette fée charmante, symbole de douceur et de protection. Autant l’avouer de ce pas, les mots s’écouleraient de cette manière pseudo-ellmannienne:

Dominique Fortier est une déesse j’ai faim je mangerais un écureuil mais non mais non voyons je mangerais plutôt un orignal mais non on ne peut pas dire ça le panettone me fait de l’œil sur le comptoir de la cuisine il faudrait bien jeter les vieux bonbons d’Halloween des enfants je suis une privilégiée blanche c’est une mauvaise idée de garder à la fois leurs cochonneries d’octobre et celles de Noël les sucreries s’accumulent partout aller chercher les petits plus tard que je l’aurais voulu à l’école et à la garderie l’autre fois j’ai félicité la maman d’un petit elle n’était pas enceinte j’espère qu’Ophélie a eu une dictée parfaite ah non je ne dois pas lui mettre de pression surtout selon les consignes de la Santé publique en temps de pandémie il faudrait ouvrir les fenêtres partout dans la maison au moins une fois par jour pour aérer mais au fond «qu’ossa donne» on ne verra pas plus mes parents aux fêtes cette année je suis triste pour mon père qui s’ennuie des petits et je rêve de les faire garder quelque part pour une fin de semaine mais je rêve en couleurs donc je n’ai plus le temps d’écrire à mes propres fins je dois faire rentrer de l’argent mais au moins je fais un métier que j’aime beaucoup mais par chance que les enfants grandissent parce que j’ai quand même hâte de retrouver une chambre à soi non mais c’est sûr que ce serait plus facile sans enfants Virginia Woolf mais je ne m’imagine pas sans eux mais j’irais quand même boire un coup avec mes copines si c’était permis et peut-être faire un sourire à un joli monsieur je ne peux pas écrire ça j’ai un chum ce n’est pas toujours facile Barack Obama a écrit un livre Chloé Delaume aussi je voudrais retourner à la friperie de l’autre fois mon meilleur ami souffre je ferais une sieste dans mes draps de flanelle je tousse peut-être que j’ai la covid il faut écrire ce texte commandé par Annabelle mais je suis nulle comparativement aux autres j’ai faim pas nulle et gloutonne c’est trop je suis trop travaille ferme ta gueule.

Collage : Julie DoucetCollage : Julie Doucet

Si j’ouvrais les vannes plus longtemps, on me guillotinerait à la Marie-Antoinette tellement ce que j’aurais à exprimer va à l’encontre de la bien-pensance à laquelle il faudrait se conformer, sous peine de bannissement. Juste à constater le culte des vedettes québécoises à la télévision. Les beaux sourires, les faux-culs, les blagues ridicules, le nivellement par le bas. Toujours. Surtout, ne pas trop en demander intellectuellement au public. «La tite madame chez elle ne comprendra pas ce que tu veux dire si tu écris le mot "abject" dans ton texte, Claudia. Tu écris pour elle», me suis-je fait dire alors que j’étais jeune journaliste dans un grand quotidien. J’aime écrire «abject». J’aime la légère contorsion que fait ma langue dans ma bouche quand je prononce ensemble les lettres a-b-j. Je pense que la «tite madame chez elle» devrait avoir le droit de s’offrir ce plaisir elle aussi.

Vade retro Marie-Antoinette. Je préfère la comparaison avec la sorcière. Mona Chollet résume avec éloquence ma pensée dans son fabuleux essai Sorcières1:

Où que je le rencontre, le mot «sorcière» aimante mon attention, comme s’il annonçait toujours une force qui pouvait être mienne. Quelque chose autour de lui grouille d’énergie. Il renvoie à un savoir au ras du sol, à une force vitale, à une expérience accumulée que le savoir officiel méprise ou réprime. J’aime aussi l’idée d’un art que l’on perfectionne sans relâche tout au long de sa vie, auquel on se consacre et qui protège de tout, ou presque, ne serait-ce que par la passion que l’on y met. La sorcière incarne la femme affranchie de toutes les dominations, de toutes les limitations; elle est un idéal vers lequel tendre, elle montre la voie.

Pourtant. Je sacre souvent et encore plus en pandémie, il m’arrive aussi d’être cynique, de faire des jokes avec des morts dedans, de parler de sexe de manière décomplexée, de boire du vin sans avoir pris la peine de manger au préalable et de vomir ensuite (au bon endroit) avant de m’endormir en ronflant sur le divan. J’ai honte. Non. J’ai quarante-deux ans, il faudrait que je cesse de vouloir être convenable. Pour ne pas déplaire, ne froisser personne, rester à ma place comme ces Bonnes filles qui plantent des fleurs au printemps2, titre de mon premier recueil de nouvelles que je n’assume plus tout à fait d’ailleurs, mais qui révélait l’essence de ce que la société impose encore et qui m’écœurait dans ma vingtaine: marcher droit, suivre la vague, rester sobre, lisse en tout temps. Que rien ne dépasse. Sois belle, tais-toi, ouvre les jambes quand on le demande (désormais avec des pincettes et en douceur). Ça prend un consentement. Dieu merci, tout de même.

Or, on vieillit toutes et tous.

Il y a mille désavantages au vieillissement, bien sûr. Vous savez lesquels, à commencer par le flétrissement de la chair avec ou sans les travaux de réfection, le fait que ce soit pire pour les femmes, le fond de fatigue inéluctable qui s’amplifie, chialer sur tout (pour moi, devant le recul de ma chère langue), l’accumulation des petits et grands deuils, celui de ne pas être la personne qu’on aurait voulu, le départ de nos préféré·es. Au chagrin des pertes, on ne s’habitue guère, mais on fait avec parce qu’il le faut bien. On panse l’inconfort par l’usage de remèdes. À chacune ses potions magiques et sortilèges.

Vieillir, c’est peut-être surtout se servir de la douleur des souvenirs honteux, puiser dans le nouveau courage et la confiance qui surviennent dans la quarantaine pour se propulser du côté de la parole et se libérer enfin des prisons. Est-ce qu’elles se sont construites ou les avons-nous bâties, par connivence, dans nos angles morts?

Ça aura pris quarante-deux ans avant que je puisse ressentir avec suffisamment de puissance ce flot ininterrompu d’indignations, de révoltes et de tonnerres en moi. Suffisamment pour ne plus être en mesure de le cacher. Ça tombe mal. En pandémie. À moins qu’elle en soit le déclencheur justement. L’ironie dans tout ça, c’est qu’il me semble que c’est en ce moment que j’aurais envie de sortir dans la rue, de brandir des pancartes, de scander des slogans, d’ôter mon masque…

J’ai longtemps dû me taire pour ne pas déplaire, pour ne pas perdre de contrats comme pigiste, pour continuer d’être aimée. «Elle est facile, Claudia, elle ne fait pas de vagues.» Je n’ai pas grandi avec Instagram et je n’ai pas eu à me convaincre de ma valeur en cherchant ma lumière dans le regard d’autrui. Je devais, oui, faire la belle, mais en chair et en os, sans filtre, sans camouflage autre qu’un peu de fond de teint. Impossible de me retoucher.

J’ai vendu mon âme au diable par moments. Il m’est aussi arrivé de me faire baiser par lui en cherchant l’approbation, souvent après des soirées trop arrosées. Le consentement n’existait pas «dans mon temps». J’ai quand même réussi à faire mes nuits après être allée me confier sur le divan d’une psychologue. Quand c’était trop douloureux, je buvais ma honte dans les bars de l’avenue du Mont-Royal qu’on écumait à vingt-cinq ans, mal dans notre peau. Alors, prendre les armes, me battre pour mes idées, mes convictions… J’avais du mal à être prise au sérieux le jour au journal où j’écrivais, je n’allais pas en rajouter une couche le soir venu. Toute mon énergie était consacrée à apprendre mon travail de journaliste, m’inspirer des collègues plus expérimenté·es, éviter les baffes de «supérieurs» misogynes, de femmes non solidaires, prêtes à beaucoup pour se débarrasser de moi, lire des livres à la tonne, voir des spectacles jusqu’à tard, les commenter sur le stress du «deadline», mener des entrevues, rentrer dans ma solitude, me coucher, ivre la plupart du temps, m’en remettre, et recommencer. Alors, m’indigner de quoi que ce soit, non, je n’en avais pas la force. Me taire, toujours. Sauf pour me plaindre au téléphone de cette patronne débile qui pourchassait les jeunes journalistes jusqu’aux bécosses de la salle de rédaction pour nous demander d’accélérer l’écriture. Celle-là même qui n’aimait pas quand nous prenions nos repas le midi, préférant nous donner des biscuits secs en fin de journée pour étirer nos énergies, nous garder plus tard. Prendre le téléphone aussi le soir pour pleurer après qu’un chef de pupitre m’a hurlé à la tête comme jamais aucun individu n’avait osé me traiter.

Porter plainte? Pffffff. J’aurais tout perdu. Quand Alain Robbe-Grillet, grand académicien français invité à Montréal par Metropolis Bleu, m’a agressée au début des années 2000 en mettant ses mains sur ma poitrine en plein jour, j’ai aussi préféré éviter que ça me porte malheur, qu’on me voie comme une fouteuse de merde, bien que ce coup-là, au journal, j’aie reçu certains appuis. Aucune tribune sociale pour dénoncer ou écrire des témoignages. Pas de likes, pas de partages, pas de photos. Me la boucler. Refouler, boire, fumer, pleurer encore le soir. Faire la forte le jour. La belle belle belle. Me faire aimer, plaire.

Il a fallu trouver refuge ailleurs. C’était souvent dans les mots des autres, beaucoup de femmes dont j’aime les écrits et les idées et que je peux porter sur toutes les tribunes qui s’offrent à moi. Elles m’ont en quelque sorte sauvée. Voilà pourquoi j’aime parler d’elles, encenser leur travail, épouser leurs voix, tenter de ne jamais les trahir en les racontant avec le plus de justesse possible.

Je garde le silence quand les écrits ne me plaisent pas. Quant à mes vrais coups de gueule, je les dirige sur des écrivains étrangers qui ne le sauront jamais. Je connais trop les énergies convoquées par l’écriture, les concessions, les vœux de pauvreté, la persévérance. Quant à celles et ceux qui publient pour se «remettre sur la map» dans le creux d’une carrière politique ou d’acteur, par exemple, elles et ils m’énervent au plus haut point. De ces textes, je ne veux jamais avoir à dire quoi que ce soit. Je ne suis pas vieille et sûre de moi à ce point. Être tannante, sans fard et sans ambages est le privilège des vieilles dames. Ça viendra. Si je m’y rends. En aurai-je seulement envie?

Dans l’attente, je vis donc un peu du côté de l’autocensure. Je choisis mes batailles ainsi que mes armes. J’écoute et je respecte celles qui étaient là avant moi, même si je ne suis pas toujours d’accord. Je les admire et je prends d’elles ce qui me sied. Je sais le front tout le tour de la tête que ça leur a pris pour faire passer leurs idées, signer un chèque à leur nom, dénoncer un patron véreux, parler français dans leur milieu de travail. Elles faisaient tout en coulisses celles-là. Se souvenir d’elles, glisser sur leur souffle, prendre aussi au vol l’esprit fougueux des nouvelles générations de combattantes nous servira pour abattre les derniers remparts d’une bataille au nom de l’égalité entre toutes et tous. Cultivons la sororité. Ne tirons pas sur celles qui veulent les mêmes choses au bout du compte.

Moins féérique et attirante, plus loin de la séduction, mère de famille cernée, plus casanière, je ne représente plus une menace; je ne fais plus tourner les têtes. Est terminée l’époque de celles qui ont manqué de sororité. Par peur, envie, frustration. L’époque où ma patronne soi-disant féministe avait invité ses employé·es pour l’anniversaire de ses quarante ans, sauf une. Puis vinrent les microagressions quotidiennes. C’est à ce tournant de ma vie que j’ai compris les limites du front commun entre elles. La patronne d’hier aurait dû se méfier de la fée muselée qui a aujourd’hui les mots pour écrire et encore la mémoire pour raconter.

Mais je ne vis pas dans l’acrimonie. Les petits me poussent du côté de la lumière, me sortent des ténèbres où je croupissais, fée docile hantée de complexes, d’abus, d’asservissement. La mélancolie restera sur moi comme un parfum usé auquel on serait très attaché. Je crois que les femmes doivent garder cette capacité d’indignation qui ne réside nullement du côté des splendeurs. Entre terres de noirceur et jardin de roses, combien de sorcières en ont marre de se la fermer ou de jouer les bonnes filles/bonnes fées? Je soupçonne que nous sommes nombreuses à ne plus pouvoir nous retenir. Que ces années nous soient fertiles.

 


Claudia Larochelle est autrice et journaliste spécialisée en culture et société. Elle a animé pendant plus de six saisons l’émission LIRE à ARTV et on peut entendre ses chroniques sur ICI Radio-Canada télé et radio, notamment à l’émission Plus on est de fous, plus on lit! sur ICI Première. Elle signe régulièrement des textes dans Les Libraires, Avenues.ca et Elle Québec et termine en ce moment une formation en écriture télé à l’École nationale de l’humour ainsi qu’un roman écrit entre ses piges. Elle est maman de deux jeunes enfants.

  • 1. Mona Chollet, Sorcières. La puissance invaincue des femmes, Paris, La Découverte, 2018.
  • 2. Une réédition avec de nouveaux textes est prévue en avril 2021 dans la collection «Nomades», à Leméac, avec une préface de l’autrice, pour souligner le dixième anniversaire de la parution originale.
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