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Architectes en désirs et pensées

Impré/visibilité*

«à cette heure tardive où nommer est encore fonction de rêve et d’espoir, où la poésie sépare l’aube et les grands jets du jour et où plusieurs fois des femmes s’en iront invisibles et charnelles dans les récits.»

– Nicole Brossard, «La matière heureuse manœuvre encore» (1997) dans Au présent des veines (1999)

Il y a plusieurs façons de voir et de ne pas voir. Je vois un sans-abri, de fait je ne la vois pas. Pour comprendre une réalité, il faut d’abord reconnaître qu’elle existe. Dire je vois est une manière de signifier que l’on a compris. Il y a des mots qui sautent aux yeux plus que d’autres: cobra, crâne et rouge à lèvres parce qu’ils font image et que l’image parle et vit. Ainsi commence la narration.

Sur un des murs de mon bureau, je conserve depuis près de quarante ans une œuvre de l’artiste Joseph Kosuth. La photographie est composée d’une chaise (l’objet), de sa photo (représentation) et de la définition du mot CHAIR. L’œuvre s’intitule One and Three Chairs et elle date de 1965.

À partir de l’œuvre conceptuelle, je pourrais poursuivre ma réflexion sur la visibilité et l’invisibilité, le vrai, le faux, l’essentiel et le superflu. Tout comme la chaise, dans son essence et sa fonction, montre pattes, siège et dossier (chaque autre élément n’étant que design), on pourrait à propos du mot femme se contenter de dire «de tout corps», quoique son essence soit si intime qu’on ne pourrait pas deviner en regardant seulement le corps. Quant au design, il faudrait parler de tradition, de mode ou de culture, le tout, style patriarcal. Au sujet de la photo, il faut imaginer que le visage, son expression, déjoue la reproduction, son évidence. Pour ce qui est de la définition, circuler au milieu des romans-bibles, romans-fleuves et dictionnaires, ne suffirait pas à comprendre. Il faudrait recommencer chaque fois qu’elle regarde devant elle, qu’elle jouit, qu’elle accouche, qu’elle écrit ou qu’elle va mourir.

Une femme. Trois: elle/même, fille en série et l’autre. Deux d’entre elles sont visiblement familières, l’autre est impré-visible. Charnelle et invisible. Now you see me, now you don’t. Charnelle comme dans l’intention des œuvres de Niki de Saint Phalle ou invisible telle une pensée qui bien que fugace laisse une forte impression comme dans les œuvres d’Agnès Martin, de Joan Mitchell, de Martha Townsend ou de Ghada Amer.

L’originale, la reproduite, l’impré-visible.

Une fois comprises l’idée du patriarcat et son aptitude néotechnolibérale à reformater sociologiquement et économiquement les valeurs dites féminines (pouvoir à l’horizontale, compassion, care, équité, écologie), ce dernier n’en continue pas moins de gérer à l’ancienne, c’est-à-dire religieusement, la vie de quelque trois milliards huit cents femmes qui n’ont pas le choix alors que neuf cent quinze millions de femmes vivent dans l’hypothèse (ou l’obligation) de l’autonomie, du choix et d’un potentiel fortement recommandé de performance et de «créativité». La sociologue Eva Illouz analyse fort bien «les injonctions morales qui constituent le noyau imaginaire de la subjectivité capitaliste, telles que l’injonction à être libre et autonome, à changer et à améliorer son moi, à réaliser son potentiel caché, à optimiser son plaisir, sa santé et sa productivité1». La citation énonce bien tout ce que les féministes occidentales ont voulu, et que le système s’est empressé de commercialiser en transformant lentement les besoins de l’esprit contraint en désirs époustouflants de l’esprit performant. Bonjour tristesse.

À cet effet, il m’est arrivé de me demander si en littérature féministe du XXIe siècle, on pouvait émettre l’hypothèse que plus une écrivaine est savante, vive et intelligente, plus elle peut, par l’intermédiaire de la fiction, se donner un genre qui n’est pas vraiment le sien afin d’appartenir au sien, frôlant ainsi l’égalité par l’ennui, la banalité, la futilité du souci de la couleur du vernis à ongles, ce qui somme toute peut apparaître comme une forme de résistance au néolibéralisme et à ces exigences de performance. Théorisée, cette écriture à l’allure anodine devient une contrefaçon de la tradition littéraire féministe – Louky Bersianik, France Théoret, Jovette Marchessault –, un rejet de l’engagement ardent tout comme entre les deux guerres du XXe siècle sont apparus, pour mieux la recommencer, les pieds de nez au sens et à la convention littéraire qu’ont été le dadaïsme et l’écriture automatiste.

L’espace du genre

«Neutre le monde m’enveloppe neutre.» L’écho bouge beau, Estérel, 1968.

«Masculin grammaticale» dans Mécanique jongleuse, L’Hexagone, 1974.

Se peut-il qu’après toutes ces années à vouloir faire apparaître et faire voir un féminin viable dans la langue française, après tout ce temps à chercher une formule pertinente permettant de neutraliser la domination du masculin, avec des mots épicènes ou en trafiquant, par contorsion syntaxique interposée, la préséance du masculin, se peut-il que l’on en soit venu à neutraliser, non pas le masculin, mais le féminin et par conséquent que l’on altère imperceptiblement la très intime manière de dire et d’écrire qui se trouve aussi dans la salive et la respiration de qui écrit. Cette remarque, je la fais parce qu’il me semble qu’au fil des années, l’engagement fier à s’assurer systématiquement (rédaction et correction d’épreuves) que le masculin ne l’emporte pas sur le féminin puisse contribuer malgré tout à dérober le féminin. Déjà on parle d’une langue neutre, plus inclusive et non genrée. Disons que «si écrire, c’est se faire voir», le «e muet mutant 2» aura encore besoin de temps, de ruse et d’astuce pour exister pleinement.

La solidarité

Bien sûr, il y a une solidarité de cohabitation qui vient avec la langue, la religion, l’espace géographique, bref une solidarité du quotidien. Il existe aussi une logique de la solidarité qui s’insurge contre l’injustice, la violence, l’exploitation, le mépris et l’arbitraire. Instinctive ou logique, la solidarité lutte contre la douleur et elle crée ses propres éclats de rire. Elle a toujours eu ses mécanismes: échange, partage, valorisation du groupe, narration de ce qui tue en direct ou à petit feu, chant, louange et honneur aux victimes. Je remarque qu’aujourd’hui la solidarité ne se nourrit plus seulement d’urgence, de questionnement et de volonté de changement, mais qu’elle s’abreuve sans intermédiaire à la colère, la rage, la provocation, la transgression comme le font les œuvres d’art et l’écriture. Il existe désormais une solidarité au féminin qui œuvre comme la création. Pour ma part, il y a longtemps que je n’avais lu un tel croisement de solidarité, de violence et d’engagement aussi puissant que ces vers de Vanessa Bell:

que puis-je encore
vous offrir un chant ou vous immoler
un battement chaud une vie
de vos robes je trancherai les cheveux
de vos jambes les chevilles
debout je porterai mes filles
au fond des lacs
3

Les architectes du poème

La préparation de l’Anthologie de la poésie des femmes au Québec 4 en collaboration avec Lisette Girouard a été pour moi un moment très précieux, car il m’a rapprochée concrètement de la vie et de la poésie de plusieurs femmes ayant vécu à des époques différentes l’histoire du Québec.

Autant il a été possible d’identifier les périodes de révolte, de renouveau et les époques du sombre accentué, autant il a fallu chercher avidement les poètes qui, dans leur écriture, désobéissaient, modifiaient le rapport d’adresse, traçaient des indices d’amour lesbien, de force libertaire et féministe. Comment évaluer les bonds que nous faisons dans l’histoire, à quel moment chacune est-elle en mesure de vouloir, de dire, de résister, d’exploser, d’inventer, de déployer muscles et veines du dedans qui modifient la CHAIR et la musique en soi du concept?

Déjà en 1991, nous avions l’intuition qu’une nouvelle architecture du désir était en gestation. Maintenant que nous sommes dans l’abondance de ce que nous appelions l’écriture des femmes, du sujet femme, maintenant que tout change de volume, d’apparence et de pertinence, que nous apprenons à mettre en scène un nombre effarant de pronoms virtuels et personnels, à cultiver le présent de la colère et de la tendresse, de la détresse et du soulèvement, voici que nous rêvons d’échapper au temps en nous y lovant, cœur ardent du côté de l’impensée.

 

* La diagonale dans Impré/visibilité rappelle aussi l’époque des années 1970 où elle était souvent utilisée. Gaston Miron disait en riant: «Le corps, le texte, ptite barre» pour se moquer affectueusement de nous à La Barre du Jour.

 


Poète, romancière et essayiste, née à Montréal, Nicole Brossard a publié depuis 1965 plusieurs livres dont Le désert mauve et D’aube et de civilisation. Elle a été récompensée entre autres par le prix Athanase-David (1991) et le prix Griffin (2019) pour l’ensemble de son œuvre et ses livres sont traduits en plusieurs langues.

  • 1. Eva Illouz, La fin de l’amour, traduit de l’anglais par Sophie Renaut, Paris, Seuil, 2020.
  • 2. Nicole Brossard, Double impression. Poèmes et textes 1967-1984, Montréal, L’Hexagone, collection «Rétrospective», 1984.
  • 3. Vanessa Bell, De rivières, Saguenay, La Peuplade, 2019.
  • 4. Nicole Brossard et Lisette Girouard (dir.), Anthologie de la poésie des femmes au Québec. Des origines à nos jours, Montréal, Remue-ménage, 2003 [1991].
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