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Une démarche exemplaire

Chronique délinquante

Nancy Huston s’est imposée dans le monde littéraire francophone avec le Cantique des plaines en 1993. Depuis, elle a publié à un rythme effarant carnets, romans, textes théâtraux, essais, livres d’art et d’artiste. On recense plus de soixante-dix ouvrages qui vont dans toutes les directions.

Quel parcours fabuleux que celui de Nancy Huston, que j’ai croisée au Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint en 1998. Un contact chaleureux, une amitié spontanée. Si bien qu’elle a accepté de participer au collectif des écrivains du Saguenay–Lac-Saint-Jean, Un lac un fjord (JCL, 1994). Son texte, «La détresse de l’étranger», trouvera sa place dans Nord perdu (Actes Sud, 1999). Je devais lui rendre visite à Paris un an plus tard.

Après avoir reçu plusieurs lettres de refus, l’écrivaine choisit de traduire Cantique des plaines et de le faire paraître en France. Ses propos sur la vie des Autochtones au Canada expliquent certainement la réaction des éditeurs anglophones. Ce sujet n’était pas du tout d’actualité dans les années 1990. Heureusement, la situation a changé et ce texte est plus avant-gardiste que jamais. Presque trente ans plus tard, Huston arrive avec un dix-huitième roman, Arbre de l’oubli.

D’abord, je suis retourné au titre qui a marqué son entrée aux éditions Actes Sud. Cantique des plaines retrace les pérégrinations de la famille Sterling. L’ancêtre John, un Irlandais, a migré dans l’Ouest canadien, attiré par l’or du Klondike. Il ne se rendra jamais à Dawson et s’installera en Alberta.

Paula, de la quatrième génération, tente de reconstituer l’histoire de son grand-père, le fils de John, un lettré mal aimé par son paternel, un intellectuel perdu au milieu des cow-boys qui, toute sa vie, a rêvé d’écrire.

Dans Arbre de l’oubli, nous accompa-gnons deux familles. Les Rabenstein sont des Juifs américains hantés par les camps de la mort sous l’Allemagne nazie. Les parents vivent avec des fantômes et se préoccupent de leur descendance, qui repose sur les épaules de Jérémie et de Joel, leurs fils. Nous côtoyons trois générations en suivant Shayna, une jeune femme d’origine noire, adoptée par Lili-Rose Darrington et Joel Rabenstein.

Voilà deux romans séparés par vingt-huit ans d’écriture qui nous plongent dans les remous de la famille, racontent des aventures américaines.

Récit

La narratrice de Cantique des plaines mène son récit en le construisant comme un puzzle, sans s’embarrasser des contraintes de temps et d’espace. L’accumulation des fragments parvient à cerner les tourments et les contradictions de Paddon. Même procédé dans Arbre de l’oubli, où l’on suit les protagonistes de la famille Darrington et Rabenstein.

Huston multiplie les entrées de certains personnages dans ses textes. De plus, des écrits de Paddon parsèment Cantique des plaines et des extraits du journal de Shayna se faufilent dans Arbre de l’oubli.

D’accord, tu m’as légué ces pages et maintenant il est à moi ton livre, la responsabilité est toute à moi. Non, je n’ai pas oublié ma promesse. Tu as dû penser que si. Je sais que toi tu t’en es souvenu jusqu’à la fin, bien que deux décennies se soient écoulées sans qu’on en ait reparlé une seule fois.

Cantique des plaines

Ce procédé fait écho au récit principal et crée une forme de mouvement interne entre la narratrice et les personnages.

Avec Hervé vous partez de l’aéroport de Newark le 12 janvier. Pendant l’escale à Bruxelles tu t’achètes un petit carnet noir, Shayna, et y inscris les mots BURKINA FASO en lettres majuscules. Toutes les entrées seront en majuscules en raison des cris qui se déchaînent désormais en toi.

Arbre de l’oubli

L’ouvrage de 1993 aborde de plein front le racisme des arrivants européens qui s’approprient les terres de l’Ouest canadien. Une réalité longtemps ignorée, des faits qui rebondissent aujourd’hui dans l’actualité, avec la découverte de cimetières près de certains pensionnats autochtones.

Paddon, fils de colonisateur et d’enva-hisseur, croise Miranda, une Blackfoot des plaines. Cette femme libre lui révèle l’envers de l’histoire, l’horreur qu’a vécue son peuple. L’épopée canadienne est un chapelet de mensonges, de trahisons, de rapts et de viols. Toutes les nations autochtones ont été bafouées avant d’être enfermées dans les prisons que sont les réserves.

De même, dans Arbre de l’oubli, Shayna découvre le sort des Noirs en Amérique, de ses frères et sœurs afro-américains qui ont subi l’esclavage. Un asservissement qui a permis aux premières grandes fortunes américaines de naître.

Vrai visage

Dans ses deux romans, Huston révèle le vrai visage de l’Amérique, l’étouffement de ces peuples qui ont été pillés et disséminés par les envahisseurs, le sort des Noirs traités comme du bétail et vendus lors d’encans publics.

L’autrice met en scène des intellectuels. Paddon rêve de rédiger une histoire du temps, pendant que Joel fait une carrière d’universitaire en étudiant la domination des humains sur les animaux.

Les revendications des femmes et leurs luttes pour se libérer de la tutelle des hommes se retrouvent dans tous les ouvrages de Nancy Huston. Lili-Rose s’intéresse aux écrivaines qui ont vécu de la violence et des agressions dans leur enfance. Elle est fascinée par les œuvres de Sylvia Plath, de Virginia Woolf et de quelques autres. On peut songer à Nelly Arcan, que Nancy Huston a défendue dès la publication de Putain (Seuil, 2001).

Tabous

Les écrivains et les créateurs, dans les ouvrages de Huston, doivent souvent apprendre une autre langue pour s’exprimer librement. Paddon ne le fait pas. C’est peut-être pourquoi il n’arrivera jamais au bout de ses projets.

Lili-Rose s’installe en France et chasse les démons qui l’étouffent dans sa langue d’origine. Elle travaille à sa thèse, écrit en français et peut envisager une publication. Shayna fait le point sur sa vie à Ouagadougou, en Afrique.

C’est tentant d’établir un lien avec Huston, qui a glissé de l’anglais vers le français, devenant l’architecte d’une œuvre gigan-tesque. Aurait-elle réussi aussi bien en s’en tenant à l’anglais? La question demeure. Comment ne pas penser à Samuel Beckett et à Milan Kundera, qui ont fait un choix similaire?

Nancy Huston est toujours percutante dans ses ouvrages, à l’affût pour révéler les travers de son époque, en décrire les contradictions et leurs conséquences. Elle n’hésite jamais à secouer certains monstres sacrés, par exemple les philo-sophes dans Professeurs de désespoir (Actes Sud, 2004), ouvrage qui a suscité la controverse.

En 2014, elle proteste contre l’exploitation des sables bitumineux en Alberta, cette catastrophe écologique, ce «pétrole sale», selon les propos de François Legault.

Voilà une écrivaine engagée dans sa société, qui se sent pleinement là et qui prend la parole quand elle juge que c’est nécessaire. Tout comme le fait Margaret Atwood, sa contemporaine.

L’autrice de L’empreinte de l’ange (Actes Sud, 1998), un roman que j’aime particulièrement, démontre une formidable constance dans son travail et ses questionnements. Un parcours admirable, et cela, dans une langue tortueuse et vivante, enviable même. Dans tous ses ouvrages, la phrase est lente et belle de méandres. Je ne peux que songer aux rivières qui s’étirent dans les grandes plaines herbeuses de l’Ouest canadien.

Lecteur fidèle de Nancy Huston, je partage ses aventures, ses choix littéraires (celui de Göran Tuström, par exemple) et prends toujours plaisir à la suivre dans ses explorations et ses colères.

J’ai fait du rattrapage récemment avec son texte de théâtre Rien d’autre que cette félicité (Leméac, 2020), un chant pour voix de femme seule. Encore un élan et une quête de vérité qui illuminent le travail de cette écrivaine exceptionnelle.

 

Nancy Huston
Cantique des plaines
Arles, Actes Sud, 1993, 272 p.
Arbre de l’oubli
Arles, Actes Sud, 2021, 318 p.

 


Journaliste, écrivain et chroniqueur, Yvon Paré a publié une quinzaine d’ouvrages, des essais, des romans, de la poésie et des récits. Signalons Le voyage d’Ulysse, qui s’est mérité le prix Ringuet 2013 de l’Académie des lettres du Québec et le Prix du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean.
On retrouve l’ensemble de ses chroniques sur [yvonpare.blogspot.com].

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