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S'échapper de soi

Dans son deuxième album, Le meilleur a été découvert loin d’ici, Mélodie Vachon Boucher poursuit sa pratique autobiographique et rend compte, dans une esthétique intimiste, d’un parcours introspectif riche.

Bande dessinée

Dans son deuxième album, Le meilleur a été découvert loin d’ici, Mélodie Vachon Boucher poursuit sa pratique autobiographique et rend compte, dans une esthétique intimiste, d’un parcours introspectif riche.

«Depuis ce temps, je préfère chercher les réponses en moi.» Lancés au début de l’album par la protagoniste, ces mots résument bien la quête intime qui la pousse à entreprendre une retraite d’écriture dans un couvent. Si d’emblée l’autrice annonce le projet d’un livre sur «le deuil et le recueillement», le lecteur est plutôt convié à comprendre sa démarche d’écriture, à assister à un retour sur soi, non pas pour révéler des convictions, mais bien pour les ébranler. L’album de Mélodie Vachon Boucher demeure ainsi fidèle à son titre (un vers, emprunté à Paul Éluard, qu’un amant affectionne): le meilleur a effectivement été découvert loin d’ici, dans un territoire en soi inconnu, à défricher.

Le récit se développe entre la résidence d’écriture au couvent, un voyage à Berlin et des souvenirs familiaux, pour mieux rendre compte du mouvement introspectif de la narratrice. Le balancement entre des rituels inscrits dans une tradition établie, déconnectée d’une réalité rythmée et mouvementée, et leur absence dans un quotidien en pays étranger où toutes les opportunités sont à saisir — mais sans possibilité d’enracinement — demeure au cœur des questionnements de la protagoniste, elle qui tergiverse, explore, crée. L’esthétique du carnet, à cet égard, restitue dans la forme même de l’album le parcours réflexif de l’autrice. Des paysages croqués en voyage, quelques taches et des portraits esquissés alternent avec des images plus complexes et détaillées.

Revisiter les gestes qui inscrivent l’émotion

À l’instar d’Alison Bechdel dans Fun Home (Denoël, 2006), la narratrice décrit son enfance dans un salon funéraire, l’entreprise familiale que dirige d’une main assurée la tante Madeleine. Les liens familiaux se développent dans cet environnement où les usages entourant la mort, forcément, font partie du quotidien. S’ensuit inévitablement une banalisation de ces gestes répétés et inscrits dans un contexte particulier; les rituels prennent alors la forme de façons de faire, plutôt que de manières de ressentir une émotion. La narratrice vit ainsi un choc à la mort de son grand-père en réalisant qu’elle ne sait pas recevoir les condoléances, choc qu’elle se remémore pendant une balade dans un cimetière de Berlin.

Loin de porter un jugement univoque sur des pratiques plus traditionnelles — qu’il s’agisse de rites funéraires ou religieux —, la protagoniste tâche de se rapprocher de symboles qui l’ont constituée sans la définir, pour les investir de significations personnelles. Elle perçoit ainsi un réconfort au couvent, notamment dans le visage bienveillant de sœur Marie-Rose, tout en demeurant critique à l’égard de certains aspects de la vie religieuse. Pratiquante dans son enfance, avant de rejeter en bloc la religion à l’adolescence, la femme devenue adulte tente peut-être une réconciliation. Un peu comme le bref aperçu de la longue «chevelure lunaire» de sa grand-mère peignée par sa tante, au détour d’une anecdote, révèle une forme de complicité entre les femmes de la famille, un autre type de rituel qui peut l’émouvoir et l’inspirer.

Le récit puise aussi dans la langueur doucereuse qui caractérise les amours vertigineuses, dont la beauté est peut-être proportionnelle au sentiment de liberté qu’elles peuvent procurer. Dans un quotidien «hors du temps» pendant son séjour à Berlin, la protagoniste s’abandonne à son idylle avec Simon, à une aventure avec Lena. Mélodie Vachon Boucher met sobrement en scène ces relations, qui deviennent prétexte à réflexion pour la narratrice. Celle-ci n’omet pas la part de déception qu’elles peuvent engendrer (comme toutes les relations d’ailleurs!), mais les raconte sans verser dans le regret ou la critique. Les blessures font partie du cheminement, et pour reprendre les mots d’Anne Sylvestre: «Mais de traces je suis faite/Et de coups et de défaites1

Le récit de Mélodie Vachon Boucher invite à une introspection où sont autorisés les paradoxes et les contradictions, où la sensibilité est explorée à travers ses heureux (et moins heureux) hasards. Elle l’énonce d’ailleurs de manière très juste dans ce passage:

Il y a plusieurs de ces amours sans écho enterrées en moi. Autour de certaines d’entre elles, la terre est toujours fraîchement retournée parce que ce sont des endroits où je ne peux passer sans m’agenouiller, en larmes, et creuser la terre à mains nues. Il y a des lieux en moi où je n’arrive toujours pas à déposer des fleurs. Puis d’autres sur lesquels l’herbe commence timidement à pousser.

Plutôt que de confiner un personnage dans un état ou une identité fixe, Mélodie Vachon Boucher dresse un portrait par éclats d’un parcours intime.

Une lecture qui valide et nomme des sentis trop souvent évincés, et ce, pour notre plus grand bien. ♦

  • 1. Anne Sylvestre, «Non tu n’as pas de nom», Les pierres dans mon jardin, 1974, France. Chanson reprise par Pauline Julien en 1977 dans son album Femmes de paroles.
Auteur·e·s
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Auteur
Mélodie Vachon Boucher
Montréal, Mécanique générale
2017, 172 p., 25.95 $