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Recoudre les temps vécus

Le premier recueil de nouvelles de l’écrivain montréalais Kaie Kellough, Dominoes at the Crossroads, forge une contre-mémoire du Canada (néo)colonial.

Nouvelle

Le premier recueil de nouvelles de l’écrivain montréalais Kaie Kellough, Dominoes at the Crossroads, forge une contre-mémoire du Canada (néo)colonial.

Après l’ouvrage de poésie Magnetic Equator (McLelland & Stewart, 2019) et son premier roman Accordéon (ARP, 2016), Kaie Kellough lance ici un recueil de nouvelles qui témoigne d’une sensibilité plus immédiatement fictionnelle que ses écrits précédents.

Les textes puisent leur matière à même divers lieux de mémoire de Noirs ou d’Afro-Caribéens habitant Montréal et le Canada. Kellough a d’abord été poète sonore et musicien, deux pratiques qui résonnent le plus puissamment dans les passages où la présence explicite de la musique et du son domine l’intrigue. Le dispositif musical essaime aussi sur le plan formel, puisque certains motifs (une inscription sur un étui de saxophone, le tableau La mort du général Wolfe, l’occupation du local d’informatique à l’Université Sir-George-Williams) reviennent encore et encore, ce qui crée un effet d’orchestration. L’agencement répété des référents, qui rappelle le sampling, fait advenir un vocabulaire symbolique oscillant entre accumulation et superposition.

De l’anecdote à l’archive

L’auteur est lui-même un personnage (à la troisième personne) de quelques nouvelles, inscrivant nettement (et peut-être trop lourdement) le souci de représenter le décalage des perspectives de même que le déphasage des voix. Ce procédé, qui engendre un effet à la fois de recul et d’inclusion, tend à rendre manifeste la conscience que les lieux de contre-mémoire ainsi inscrits sont les produits d’une expérience partagée.

La notion de partage est ici à considérer dans un double sens: elle dénote la communion, mais aussi le clivage. La plume de Kellough met souvent en scène, dans ce livre comme dans les autres, l’expérience du conflit moral et psychique des personnes en situation de minorité sociale et économique. L’intrigue d’une nouvelle de la seconde moitié du recueil, «We Free Kings», qui traite de l’homosexualité diasporique et de ses aléas, est à cet égard probante. Elle met en relief la perspective désengagée du père de famille complexé par la petitesse de la communauté afro-descendante de ses souvenirs: «[M]ost days I don’t think about any of this at all. I drink my espresso, I calculate the fastest way to pay off my mortgage, I worry about my children, I arrive early to work. I live.»

La composition du recueil recèle ainsi une envergure docu-fictionnelle, appuyée par un magnétisme décomplexé des voix qui donne envie de les lire: les narrateurs sont le plus souvent sympathiques et méditatifs. Le dispositif du rêve éveillé est plus facilement perceptible à partir de cette fermeté psychologique, établissant certains liens plus mystiques entre l’archive défaillante et l’expérience contemporaine: à titre d’exemple, le narrateur musicien de la nouvelle «Petit Marronage» rêve à répétition qu’il s’incarne dans le corps d’Angélique, cette esclave condamnée à mort pour avoir assassiné sa maîtresse dans le Montréal de la Nouvelle-France.

Aplanissement rhétorique

Par ailleurs, le dire-vrai de ce montage historique tarde quelque peu à se faire sentir. La première moitié du recueil contient deux nouvelles dont les lourds prétextes narratifs font obstacle à la forme. «La question ordinaire et extraordinaire», le texte liminaire, emprunte la rhétorique d’une conférence universitaire donnée dans la foulée du 475e anniversaire de la «fondation» de Montréal. Il s’agit d’une explicitation facétieuse de l’œuvre de l’auteur: le conférencier, son arrière-petit-fils, débite un panorama de sa carrière d’écrivain dans le cadre d’une conférence sur l’appartenance afro-diasporique à Montréal. Le texte ne réussit jamais véritablement à percer le voile de sa rétrospection et à mener le discours historique jusqu’au bout de ses paradoxes. On aurait préféré une approche encore moins littérale, plus convulsive, puisqu’on ne croit pas à l’épaisseur du prétexte réflexif.

Il en va de même pour la troisième nouvelle, «Shooting the General», narrée de la perspective d’Hamidou Diop, l’espion sénégalais qui talonne le narrateur de Prochain épisode à Lausanne — posture d’énonciation reprise plus tard dans le livre. Cette réécriture du roman d’Aquin du point de vue d’un personnage secondaire s’avère finalement un peu trop timide. L’univocité de la narration, qui souligne tout de même bien la tendance historique à faire disparaître des personnages tel Diop, ne semble que plus ou moins s’affranchir, sur le plan stylistique, de son héritage du texte source. Le prétexte de la nouvelle, pourtant très bien choisi, nous laisse sur notre faim.

Qu’à cela ne tienne, Kellough se risque, dans ce recueil, à une écriture d’une envergure sociale que peu d’autres osent, notamment en proposant un éventail vertigineux de personnages, de biens et de spectres postcoloniaux, et en brossant vivement le détail de leur circulation. Il ouvre ainsi un chantier littéraire rigoureux, libre et générateur d’un grand potentiel critique.

 

Auteur·e·s
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Auteur
Kaie Kellough
Montréal, Véhicule Press
Esplanade Books
2020, 180 p., 19.95 $