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Quand le ciel choisit

Rien dans le ciel, recueil de huit nouvelles denses, révèle encore la grande maîtrise de Michael Delisle ainsi que sa capacité à creuser les failles de ses protagonistes avec une lucidité moqueuse, mais jamais ironique.

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Rien dans le ciel, recueil de huit nouvelles denses, révèle encore la grande maîtrise de Michael Delisle ainsi que sa capacité à creuser les failles de ses protagonistes avec une lucidité moqueuse, mais jamais ironique.

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Dans l’un des précédents ouvrages de Michael Delisle, Helen avec un secret et autres nouvelles (Leméac, 1995), un personnage oublie délibérément à des funérailles un sac de coupures de presse qu’un membre de sa famille lui avait remis dans l’espoir que quelqu’un écrive sur la tribu. Un tel geste dit le refus de l’héritage et du mandat de prendre en charge le passé familial. Signe que l’œuvre de Delisle a une cohérence interne, Rien dans le ciel revient sur ce legs, sur l’ahurissement de constater que ceux que nous côtoyons sont de notre famille, comme cet oncle qui veut s’emmurer dans un monastère pour être porté «par la paix des rouages» et qui, devant l’échec de son projet, élit une fille à qui céder ses biens. Le livre pose la question suivante: comment composer avec le temps quand l’héritage filial est expié? Est-ce le signe d’une liberté («pour être vraiment libre, il fallait expier»), ou le poids lesté d’une dette qui doit être dissous en même temps que l’identité («je pleurais mes traces»)? Récits de l’après, d’un ordonnancement rassurant qui oblige à choisir entre la désagrégation et le recommencement, ces nouvelles, d’une précision troublante, révèlent le vide constitutif de toute fin.

Les ailleurs possibles

Comme toujours chez Delisle, Rien dans le ciel explore la difficulté de faire corps avec le lieu, d’avoir sa place. Que ce soit autour d’un appartement dont le locataire est menacé d’éviction, d’un chalet plein de fantômes, d’une maison empruntée à un ami croyant, d’un monastère plus ou moins accueil-lant ou d’un orphelinat mortifère – qui évoque, parce qu’il associe la mort et le patin, Une saison dans la vie d’Emmanuel (1965), de Marie-Claire Blais –, les lieux apparaissent comme des habitacles fissurés par les souvenirs et les défaites. En racontant le destin d’un vieil amateur de bandes dessinées poussiéreuses sacrifié à l’autel du développement immobilier et des «rénovictions», les démarches d’un réfugié mexicain pour obtenir la résidence permanente et la fuite d’un homme condamné à une maladie mortelle, l’auteur dresse le constat d’un rapport délétère avec les lieux de la mémoire.

Le temps qui patine tout

L’écriture de l’échec, la présence de personnages de nouveaux retraités et la maladie mettent en relief la thématique du vieillissement ainsi que la déchéance physique, affective et mémorielle. De ce protagoniste qui a la conscience aiguë d’avoir terminé ses projets à celui qui reçoit un chèque-cadeau de cent dollars chez St-Hubert au cours d’un événement soulignant sa retraite, en passant par un vieil acteur argentin invisibilisé, à son grand dam, sur une plage nudiste d’Oka, Rien dans le ciel propose de nombreuses trames qui ont le goût du bilan, l’intensité de la pause autoréflexive. Ce qui constitue la force du recueil, c’est la multiplication des angles: ils situent les récits et les personnages sur la frontière ténue entre le regard rétrospectif et l’avancée instable vers ce qui perdure après les constats et les révélations. Le découpage des scènes, les ellipses bien placées et la puissance d’évocation du vocabulaire précis participent d’une écriture ample qui fait (re)vivre le passé dans le présent sans jamais résumer des existences.

On connaît la fascination de Delisle pour la petite criminalité et ses codes, pour notre passé québécois d’élections truquées, de combines et de contrebande. Ce motif est récurrent dans une extraordinaire nouvelle, «Ciel sans lune», la plus forte de l’ouvrage. Ce qu’on remarque moins dans les textes en prose de l’auteur, c’est la tension religieuse qui secoue son écriture et sa maîtrise de la langue, comme si chaque phrase incarnait un travail d’épuration vers l’épiphanie. Dans la très belle fiction «Notre-Dame de la Vie intérieure», la révélation se mêle à la sexualité autour d’une statue qui devient l’icône par laquelle on reconnaît l’importance de la labilité des images (de soi, du monde, du temps qui s’étale ou surgit).

Si Le palais de la fatigue (Boréal, 2017), le précédent recueil de Delisle, aborde notamment la question de l’œuvre abandonnée, Rien dans le ciel reprend la réflexion sur les dettes, la durée de l’existence et le goût de disparaître, mais en déplaçant avec brio la notion de filiation vers l’expérience du dépouillement et des familles d’élection. L’espace demeure difficilement habitable et rempli de fantômes, mais des pas de côté permettent de s’enfoncer dans de nouveaux ailleurs, comme le suggère la dernière nouvelle, «Encore plus l’Asie», à propos d’un homme ayant appris qu’il allait mourir et qui se rend au Myanmar.

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Michael Delisle
Montréal, Boréal
2021, 144 p., 18.95 $

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