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Pour tout dire, j'suis pus capable

Chronique délinquante

Peut-être que je suis touché par une bactérie que les médecins n’arrivent pas à cerner dans un échantillon de mon sang ou de mon urine. Un bacille mangeur de papier et de mots. Il frappe la fin de semaine, le samedi en particulier, toujours vers dix heures trente.

Je suis un lecteur omnivore des cahiers consacrés aux livres dans La Presse, Le Devoir et Le Soleil depuis toujours. Je rageais, écrivais de longues lettres à monsieur Réginald et n’envoyais jamais rien. Ou encore, j’allais courir une bonne dizaine de kilomètres pour digérer Jean Basile qui, s’étant autoproclamé de l’ordre de la moppe, jurait la main sur le cœur de faire le grand ménage dans la production littéraire du Québec.

Je n’arrive plus à me mettre en colère. Je reste là, sans réactions, pus capable de bouger. Plus rien, je vous dis. Même que ma blonde commence à s’inquiéter et me fait lever les bras et répéter des mots que je tairai ici.

J’essuie une larme en pensant à Stanley Péan, qui fait maintenant la nécrologie des grands du jazz à l’heure de l’apéro à Radio-Canada. Et que dire de Suzanne Giguère, de son intelligence, de sa sensibilité? Je culbute dans la dépression et la mélancolie.

Perdu

J’ai renoncé à La Presse depuis qu’elle est tablettée. Elle s’est plutôt évanouie dans l’espace sidéral. Je suis un papivore, que voulez-vous. Le Soleil, depuis que je ne puis plus déchirer ma chemise en lisant Didier Fessou ne me dit plus rien. Je m’accroche encore à Louis Hamelin et à Louis Cornellier dans Le Devoir pour ne pas basculer dans un trou noir.

Vous pensez au Journal de Montréal ou au Journal de Québec. Pas capable! Je n’aime pas les polars, les thrillers et les histoires où il y a plus de sang que d’encre. Pas que je sois snob, mais il y a assez de meurtres et d’agressions dans mes journaux que je veux avoir la paix la fin de semaine. Je n’arrive pas non plus à me passionner pour les bandes dessinées et n’ai jamais été un fan de Tintin et Milou. Quand j’aurai ma chambre dans un chsld, peut-être que je découvrirai la profondeur de la littérature jeunesse.

J’achète encore les journaux, c’est une maladie dégénérative. Un vrai toxicomane. Et juste avant À la semaine prochaine à ICI Radio-Canada première, je déprime, soupire, me mords les joues, ne pense même plus à écrire une lettre d’indignation. Pus capable!

Pire, j’en suis rendu à ne lire que le dernier paragraphe et à additionner les étoiles avec leur fragmentation. Je ne lis plus ces longs résumés depuis que Lise Tremblay m’a knockouté dans une entrevue. Je suis traumatisé. C’était à propos de La danse juive. En bon journaliste, je lui avais lancé la question qui tue: «Ça raconte quoi, votre livre?» Elle m’avait souri et dit: «C’est l’histoire d’une grosse qui tue son père parce qu’il a mangé ses chocolats.»

Pus capable d’ajouter un mot.

Risque

Je sais, je prends un risque en vous confiant mes angoisses et les symptômes de ma maladie récurrente. Si je publie encore, ça devrait m’arriver, les chroniqueurs vont se venger et je vais voir des étoiles.

Je ne suis pas inquiet pourtant. J’ai maintenant un âge que l’on a banni des pages littéraires. Ma date de péremption est passée. Plus personne ne s’attarde à un écrivain salarié d’Ottawa pour ses compétences en sénescence. Et comme je ne publie pas dans une «nouvelle maison d’édition», je ne risque rien.

Et puis, j’ai dressé une liste que j’ai collée au mur, tout près de ma table de méditation. Un glossaire d’une trentaine d’écrivains dont on ne parle plus dans les médias. Trop vieux, dépassés et périmés. Victor-Lévy Beaulieu n’est pas dans cette liste noire. Il écrit trop gros. Les chroniqueurs n’ont pas le temps de le lire. Ce n’est pas rentable. Ils préfèrent cent pages boursouflées aux hormones. Un caractère si gros parfois que je suis obligé de placer le livre sur une table et de m’éloigner de dix pas pour comprendre le texte. Pus capable, je vous dis.

Ma maladie s’aggrave. Je m’endors en écoutant les émissions à la radio ou à la télévision. Je sais. Pour y être invité, un auteur doit avoir été alcoolique, s’être drogué, avoir été agressé par sa mère, son père et ses huit frères, avoir fait le tour du monde avec un iPad et écrire sept romans en deux jours. Surtout, avoir vendu deux ou trois millions d’exemplaires et avoir été traduit en catalan.

Peut-être que je devrais me faire une raison et penser à me sevrer. Je vais demander à mon cardiologue, qui ne cesse de me parler de littérature quand je le rencontre, pour voir comment vont les soubresauts de mon cœur et si ma tension fait attention.

Je me calme, je respire par le nez et me dis que la situation ne peut qu’empirer. Je suis d’une nature optimiste. Bientôt, on pourra regarder Les enfants du livre et se bidonner en voyant un lecteur dans une bibliothèque. C’est commencé, on nous habitue, on nous prépare avec Véro.tv ou C’est rien que de la télé. Il y a des leçons de désapprentissage de la lecture et de l’écriture sur Facebook. Les rares écrivains clandestins seront payés en likes. Pus capable! Pus capable! ♦

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