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Point besoin de tête pour rêver

Point besoin de tête pour rêver

Persistant comme un rêve qu’on parvient mal à chasser au réveil, Dormir sans tête compte parmi ces textes qui habiteront longtemps le lecteur : de cela, on peut sans inquiétude mettre la nôtre à couper.

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Nouvelle

Persistant comme un rêve qu’on parvient mal à chasser au réveil, Dormir sans tête compte parmi ces textes qui habiteront longtemps le lecteur : de cela, on peut sans inquiétude mettre la nôtre à couper.

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Dans son nouvel opus, l’immersion que propose David Clerson nous abîme résolument, de son propre aveu, dans les eaux du rêve. C’est à vrai dire toute la structure de l’ouvrage qui s’organise autour de ce thème, que l’auteur érige en véritable poétique. Les rêves sont tantôt une « boue psychique qui s’écoul[e] de l’esprit » dans « Des naufrages » ou encore des « images s’effilocha[nt] dans [l]a tête » de la nouvelle « Les Méduses ».

Difficile de ne pas se rappeler les processus freudiens face à cet onirisme assumé, qui produit une pléthore d’effets de condensation, de métaphorisation et de déplacement, où se concatènent toutes sortes de crânes tantôt endormis, tantôt rêvés, souvent cauchemardés. Non pas qu’on nous enjoindrait à deviner quelque inconscient de l’auteur qui poindrait ici ou là, mais plutôt en ce que le texte exige de son lecteur une herméneutique proche de celle qu’a mise en place la psychanalyse, dans une écoute flottante des signifiants houleux du texte, qui prêterait l’oreille à leur vagabondage diffus.

Jouer à lire

Ce recueil est unheimlich1 : il se lit comme un carnet polyphonique où l’on aurait consigné une suite de rêves teintés d’une aura déconcertante, mais animés d’une pulsation tranquille qui fait palpiter l’imaginaire. L’inquiétante étrangeté des récits de Clerson est rivetée au titre qui les regroupe : les têtes sont tantôt absentes (comme dans la nouvelle « Chien sans tête », dont le titre laisse présager la teneur), tantôt ajoutées (celle que forme la tumeur sur l’épaule de T*), d’autres fois fragmentées (celle de Louis, qui la partage avec un orang-outan, ou encore celle de l’ours, dans « Le langage des chasseurs », qui rappelle celle du père suicidé). Dans leurs nuits sans sommeil, beaucoup la perdent, au sens propre comme au figuré, tel le savant de Soukhoumi, ou comme Samuel qui, dans « Le réel extérieur », devient aphasique et renonce à la faculté de décrire le monde.

Entre ces nouvelles se tisse « l’impression d’habiter une réalité fragile, sur le point de s’écrouler ». À cette réalité frêle répond cependant une écriture qui n’a rien de chétif, mais qui conjugue l’indolence à l’opacité. La méduse qui figure en couverture nous renvoie à cette langueur, mais évoque aussi la capacité du texte à nous méduser. C’est qu’on oublie que l’animal tire son nom de la Gorgone qui le lui prêta, et dont la coiffe pétrifiante est elle-même composée d’une multitude de têtes à l’ondoiement pluriel mais concerté. Il n’est d’ailleurs pas déplaisant de percevoir dans le chevauchement du titre (sans tête) et la couverture (l’animal marin) un rapport de proximité métaphorique insolite, qui ne répugnerait pas aux friands du witz2, puisque dans « acéphale », on peut lire l’anagramme d’« acalèphe », la classe d’invertébrés à laquelle appartiennent les ancêtres de la fameuse méduse. Si on se sent ainsi autorisé à louvoyer ludiquement dans la texture du titre, c’est que les fables étranges de Clerson favorisent les glissements, les associations curieuses, les combinaisons insolites.

Piquer une tête dans le texte

S’adonner à l’exercice de la critique exige, entre autres choses, que l’on cherche à se lover dans les remous de la langue de l’autre, dans les interstices qu’elle aménage, que l’on tente de naviguer entre ses saillances et ses creux pour en sonder le sillon. Que l’on parvienne, revenu de cette plongée, à en restituer les profondeurs, à livrer tant bien que mal la cartographie de ses grands fonds. Dans cette manœuvre d’apnée, la citation agit comme le tribut du plongeur : rapportée en surface, elle est l’artéfact qui témoigne de l’incursion.

Du nouveau recueil de David Clerson, il est inutile d’espérer cette satisfaction que suscite l’objet trouvé. J’en remonte avec un souffle à rattraper et sans la moindre relique. Pourtant, il ne faut pas croire que la raison en reviendrait à la faiblesse du texte : au contraire, Dormir sans tête compte parmi ces ouvrages dont l’effet relève tant de l’assemblage qu’il en devient ardu d’extraire le passage qui puisse restituer l’ensemble. On se dit qu’il faudrait parvenir à en isoler un segment, puis on y renonce rapidement : c’est un écosystème qui tolère mal la métonymie. C’est que son efficacité tient sans doute à son équilibre, et qu’on serait bien mal venu de tronçonner l’un des fragments sans craindre d’étêter cette hydre complexe. Jetée seule sur la page, elle en perdrait, rabougrie, sa capacité à sidérer. Et si, au seuil de ma lecture, je me présente au lecteur les mains vides, ce n’est pas parce que de ce livre il n’y a rien à rapporter, mais plutôt qu’il faut aller soi-même l’y chercher. ♦

  • 1. L’« inquiétant familier » ou l’« inquiétante étrangeté », unheimlich en allemand, est le terme dont Freud (1919) fait usage pour désigner le sentiment entre familiarité et étrangeté que peut provoquer un objet ou une situation (doubles, poupées, automates, coïncidences,etc.).
  • 2. Le witz est un terme allemand qui signifie « mot d’esprit ». Il est employé par les psychanalystes pour faire référence aux glissements de sens, homophonies, lapsus et autres jeux de mots. 
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Auteur
David Clerson
Montréal, Héliotrope
2019, 132 p., 19.95 $