Aller au contenu principal

Penser la régionalité

Cinq auteurs qui sont nés ou ont grandi à l’extérieur des grands centres urbains ont répondu à la question de LQ: Est-ce que la «région» est plus profitable dans vos écrits une fois que vous l’avez quittée?

Thématique·s
Dossier

Cinq auteurs qui sont nés ou ont grandi à l’extérieur des grands centres urbains ont répondu à la question de LQ: Est-ce que la «région» est plus profitable dans vos écrits une fois que vous l’avez quittée?

Thématique·s

Le centre du monde

Patrice Lessard

Les histoires ont lieu où elles ont lieu; que la régionalité serve désormais d’outil pour les catégoriser me déconcerte. D’autant que ce concept me semble captieux. Il propose que la région s’oppose à la ville (c’est peut-être vrai) et sous-entend que toutes les régions se valent (comme toutes les subjectivités, même les plus nocives).

J’ai longtemps vécu à Louiseville, plus ou moins contre mon gré. Je n’y ai jamais rien écrit, n’écrivais pas, alors. Mon enfance et mon adolescence sont marquées par l’asphyxie. Je n’avais pas la liberté de quitter mon village — ç’eût pu être n’importe quel village, Louiseville, c’est le Québec, c’est l’Amérique. Il est possible que mon sentiment d’alors n’eût pas tant à voir avec la région qu’avec la famille, ce n’est peut-être pas tant la région que je fuyais, à dix-sept ans, que la famille — ce qui ne change rien: il faut toujours fuir l’endroit d’où l’on vient, éviter de s’engluer. La croyance en un centre du monde provoque forcément l’étouffement.     

On est trop souvent confiné au centre. Aujourd’hui, je ne peux quitter Montréal que par à-coups, et la ville peut produire le même effet d’engluement que le village, surtout au Québec où la voix des artistes et des intellectuels est étouffée par principe. Or le village n’offre aucune perspective, tout s’y trouve conforme à soi-même, l’autre n’existe pas, ou alors a le même visage que moi. Par esprit de clocher, on refuse toute remise en question, on se cloître, s’enfonce dans les bois, en soi-même, rêvant d’exterminer l’autre. Or le mouvement du dehors me stimule, pas le chant des oiseaux.

De toute façon, même en région, il n’y a plus d’oiseaux. ♦


Patrice Lessard est né à Louiseville en 1971. Il est l’auteur d’un recueil de nouvelles et de sept romans. Son plus récent, À propos du Joug (Rodrigol, 2019) est la lettre de suicide de Sébastien Chevalier, dont on ne sait trop s’il a véritablement existé.

Abdelmoumen de La Baie

Mélikah Abdelmoumen

Je n’avais jamais écrit sur le Saguenay avant Douze ans en France. Ma famille et moi avons quitté La Baie pour nous installer à Montréal lorsque j’avais quatre ans. Nous y retournions régulièrement voir la (nombreuse) famille. J’ai été trente-trois ans Montréalaise, puis je me suis envolée vers l’Hexagone.

Je me souviens très bien du moment où j’ai rédigé ce fragment racontant mes journées dans le sous-bois derrière chez ma grand-mère, dans le rang Saint-Martin, à jouer avec ma cousine Marie-Claude. De mon émotion en me rappelant le jour où nous nous sommes retrouvées coincées loin de la maison à cause de la marée montante. C’est Sol, la chienne de ma tante Lison, qui nous a ramenées à bon port par des chemins pleins de ronces. Mes cousins David et Marie-Giles, qui vivent toujours à La Baie, m’ont récemment fait remarquer que, dans le récit de cette mésaventure, je parle du fleuve au lieu de parler de la rivière… L’erreur est toujours dans Douze ans, elle y restera jusqu’à un improbable deuxième tirage, et reste entre nous une source de taquinerie.

En écrivant pour la première fois sur La Baie, j’ai compris qu’elle avait, pour l’exilée dépressive que j’étais devenue, quelque chose comme la chaleur du souvenir confus des entrailles maternelles. Depuis 2017, je suis de retour à Montréal, et mes visites à La Baie sont plus régulières qu’elles ne l’ont jamais été. Il m’a fallu mettre un océan entre le fleuve qui était une rivière, le sous-bois et moi, puis l’écrire, pour me rendre compte qu’il y a peu d’endroits sur terre où je me sente aussi viscéralement chez moi. ♦


Mélikah Abdelmoumen est née en 1972. Elle est autrice et éditrice. Son plus récent ouvrage, un essai autobiographique intitulé Douze ans en France, paraissait en 2018 chez VLB éditeur.

L’origine mienne

Kevin Lambert

Penser mon rapport «à la/aux région/s» — amalgame qui m’agace, qui enferme dans un mot la grouillante réalité — soulève en moi la question de l’origine. Qu’est-ce que ça signifie, «venir» de quelque part? Être «originaire» d’un espace découpé par une administration colonialo-capitaliste somme toute récente (une rue? un quartier? une ville? une région? une province? un pays?) J’ai passé 17 sur 27 années de ma vie au «Saguenay» et (dans une moindre mesure) au «Lac-Saint-Jean» (Pekuakami sur le Nitassinan), ces «lieux» sont présents dans «mes» livres. Pourtant, je n’arrive pas à m’en considérer comme pleinement «originaire»; mon départ vers Montréal n’a pas été un choix, mais une manière d’échapper et de survivre au régime politique hétérosexuel. C’était fuir ou tout détruire, j’ai fait les deux.

La conception de l’origine la plus répandue, celle qui circule toujours dans le discours social québécois, est restreinte, antique, inepte. Elle ne parvient pas à dire quoi que ce soit de «moi». L’origine comme bonne (ou mauvaise) étoile, comme appartenance, comme fondation ou comme destin, me révolte; l’origine héritée d’une conception hétéro-nationaliste de la naissance et de l’identité, je continue de cracher dessus et fomente en secret, mais avec le sourire, mes petits attentats contre les limites qu’elle impose à la vie.

Doit-on pour cela faire l’économie de l’origine? Suis-je en train de dire que je ne «viens» de nulle part? Que je suis un enfant du monde, sans frontières, sans imaginaire et sans — oh! — pays? Pensons l’origine, et «l’origine régionale», autrement. Traitement: Butler, Preciado, Spivak, Foucault, trois fois par jour jusqu’à guérison complète des symptômes. «L’origine se trouve dans le flux du devenir comme un tourbillon et elle attire à son propre rythme le matériel de provenance» (Benjamin). Dans mon livre à moi, on affuble cette autre compréhension «originaire» d’un vieux mot durassien, kitsch et drôle, mais auquel je tiens: écrire. ♦


Kevin Lambert a publié deux romans, Tu aimeras ce que tu as tué (Héliotrope, 2017) et Querelle de Roberval (Héliotrope, 2018), des essais et des nouvelles.

Lettre à Louise Desjardins

Virginie Blanchette-Doucet

Chère Louise,

As-tu encore la 117 derrière les yeux, comme si tu venais tout juste de revenir? Est-ce que ces arbres qui nous rappellent chez nous escortent encore tes pas dans la grande ville?

C’est toi qui l’as dit, je crois: quand on revient en Abitibi, on réin-tègre le paysage. On respire à nouveau.

J’aurais pu le dire aussi. Et pourtant nous sommes parties. Nous nous sommes embarquées pour l’ailleurs, nous avons replanté nos maisons et semé des enfants et des livres.

Comment expliquer, alors, ce besoin d’y retourner? Parce que nous avons ce manque des kilomètres, mais aussi un autre, intangible, à combler. Ce trou à l’intérieur, qu’il faut remplir du ciel, et des lacs. Mythologies abitibiennes. Les étincelles du feu de camp, les étoiles filantes, les mines et les hommes, le grand calme de la neige…

Je me rends compte que le retour réel, physique, est indissociable du retour imaginaire. C’est une sorte d’épreuve de la distance. Ça s’inscrit dans nos corps, mais ça n’a pas d’âge, pas de durée. C’est là. C’est ce qui fait que dans tes livres, tu me parles de chez nous dans la même langue que celle de ma mémoire. Je me retrouve chez moi, chez toi.

Si ce n’était pas l’Abitibi, ce serait peut-être l’enfance, tout simplement? L’enfance a son pays et ses territoires amoureux. Des conifères noirs qui s’impriment sur l’horizon. On n’en revient jamais vraiment. J’ai hâte d’y retourner.

À bientôt,

Virginie ♦


Virginie Blanchette-Doucet est née à Val-d’Or, en 1989. Après un parcours scolaire en danse, puis en création littéraire, elle s’oriente vers l’enseignement de la littérature au collégial. Son premier roman, 117 nord, a été publié à Boréal en 2016.

Ce rang que je venge

Erika Soucy

J’ai quitté la Côte-Nord pour la région de Québec à l’âge de onze ans, avec ma mère qui venait tout juste de tomber amoureuse d’un camionneur qu’elle avait rencontré au truckstop où elle travaillait. Ce gars-là n’était pas mieux qu’un autre, mais il lui offrait un toit, un genre de famille et une nouvelle vie. Leur histoire n’a pas duré, mais on n’est jamais revenus par chez nous. Si je n’étais jamais partie de la Côte-Nord dans les années 1990, est-ce que je serais devenue écrivaine?

Je ne pense pas.

En quittant son village natal à l’aube de la quarantaine, ma mère a cherché le trouble. Je nous revois passer d’un appart à l’autre en fonction de ses conquêtes, elle constamment en training d’une nouvelle job. Ce déracinement est une blessure parente à l’absence de mon père, envolé vers la Baie-James. Ce déracinement m’a offert une perspective et une révolte née le jour où j’ai compris qu’on ne faisait plus partie de la norme; que les choix de vie de ma mère étaient discutables et répréhensibles.

J’arrivais d’un pays où tous les pères étaient absents, où toutes les mères étaient caissières ou serveuses ou femmes de ménage. J’arrivais d’un pays où les fillettes parlaient d’enculage et de pipes dans les partys pyjamas, où tout le monde avait des bébés de bonne heure et des pensions alimentaires à gérer. Le jour où,
en secondaire 2, l’école a évacué deux Ontariennes que j’hébergeais dans le cadre d’un échange étudiant, parce que ma mère, mon frère et moi, on se faisait encore crisser dehors de la piaule d’un nouveau chum, j’ai vu les regards des autres ados, parents, profs. Des regards qui visaient mon rang, mon histoire, mes origines. J’ai eu honte ce jour-là et, tout en ignorant encore la forme que ça prendrait, j’ai juré que j’allais me venger.

Aujourd’hui, j’écris. ♦


Erika Soucy est née en 1987 à Portneuf-sur-Mer, sur la Côte-Nord. On lui doit trois recueils de poésie. Son premier roman, Les murailles (VLB, 2016), a remporté le Prix de création littéraire de la Bibliothèque de Québec — SILQ et a été porté à la scène.

Auteur·e·s
Individu
Type d'entité
Personne
Fonction
Auteur
Type d'entité
Personne
Fonction
Auteur
Individu
Type d'entité
Personne
Fonction
Auteur
Type d'entité
Personne
Fonction
Auteur
Individu
Type d'entité
Personne
Fonction
Auteur