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Pêche ontologique

Enquête métaphysique au cœur de la Côte-Nord, saga familiale sur les nouveaux riches exploitants de fruits de mer et chronique de la collision économico-culturelle entre le Levant et la Belle Province, l’éblouissant premier roman de Paul Serge Forest écrase la concurrence.

Roman

Enquête métaphysique au cœur de la Côte-Nord, saga familiale sur les nouveaux riches exploitants de fruits de mer et chronique de la collision économico-culturelle entre le Levant et la Belle Province, l’éblouissant premier roman de Paul Serge Forest écrase la concurrence.

Disons-le d’emblée: Tout est ori a tout ce qu’il faut pour conquérir un large lectorat, aller faire un tour chez les Français·es et se réinventer dans chaque langue qui aura l’audace de le faire sien. Ce livre est un événement littéraire rare et précieux. Au fil des années, le prix Robert-Cliche nous a habitué·es à de fécondes découvertes, publiant les premières œuvres d’auteur·rices désormais confirmé·es comme Robert Lalonde, Chrystine Brouillet, Roxanne Bouchard et Olivia Tapiero. Cette année, VLB éditeur a ferré le gros lot, et la fête pour se repaître de la prise risque d’être mémorable.

Des chiffres et des crustacés

Maîtrisé, admirablement construit et singulier dans son imaginaire, Tout est ori relate l’ascension et la chute des membres de la famille Lelarge, propriétaires de la pêcherie la plus prospère de la Côte-Nord. La quasi-totalité du roman se déroule à Baie-Trinité, petit village dont l’économie repose entièrement sur les installations des Lelarge. Pêcheurs de homards, de crabes, de pétoncles et d’autres mollusques y vendent leurs prises, qui sont ensuite triées, congelées ou mises en conserve avant d’être exportées. Particulièrement friand de fruits de mer, le Japon convoite l’abondante production québécoise pour remplacer ses approvisionnements irradiés par la catastrophe nucléaire de Fukushima. Flairant la manne, Robert Lelarge, nouvellement patron, entreprend un voyage d’affaires à Tokyo en compagnie de son frère Saturne, toxicomane indécrottable et néanmoins l’un des trois actionnaires avec leur sœur Suzanne. Embrouilles et prospérité s’intriquent alors au même rythme que les échanges se multiplient avec le mystérieux Conglomérat des teintes, couleurs, pigments, mollusques et crustacés d’Isumi. L’affaire vous paraît pour le moins sibylline? C’est normal, elle l’est pour tout le monde!

Baptisé «l’Homme-qui-vient» par la famille Lelarge, Mori Ishikawa installe ses pénates à Baie-Trinité, où il est censé superviser la production et l’exportation. Cependant, dès son arrivée, une vague d’événements bizarroïdes surviennent sur les rivages tranquilles qui voisinent le petit village. La plus jeune des filles Lelarge, Laurie, se prend dans les rets d’Ishikawa, fascinée par le singulier personnage comme elle a pu l’être par les livres de Milan Kundera tout au long de son adolescence solitaire. Obsédée tant par l’homme, sa langue que par la nouvelle couleur qu’il s’acharne secrètement à développer, elle ne tarde pas à comprendre le danger qui rôde autour de cet être énigmatique. Seul rempart contre cette discrète menace, l’inspecteur des aliments Frédéric Goyette, dont l’enquête le mène aux confins de la dépression et de la folie sécrétées par cette aventure ontologique et métaphysique.

Riche chaudrée romanesque

Mais le compte est loin d’y être, et ce qui fait le sel de ce premier opus de Paul Serge Forest, c’est l’abondance d’anecdotes savamment greffées à la trame principale: elles n’alourdissent jamais la lecture. La chaudrée romanesque s’agrémente également d’intermèdes laissant la part belle aux connaissances biologiques et à la description des espèces qui ont fait la richesse des Lelarge. Vous y apprendrez entre autres la différence cruciale entre bourgots et bigorneaux.

Sar’h avait un bateau pour pêcher le bourgot: celui de son père. […] Quand les bourgots manquaient ou que leur prix baissait, il faisait avec les Marocains la pêche flétrissante du bigorneau sur les rochers, qui est une cueillette. Il allait loin pour que l’on ne le voie pas. Il se sentait fragile. Sa vie était depuis toujours faite d’oscillations entre des périodes de bourgots et des périodes de bigorneaux. Son malheur habitait de petites coquilles grises.

Il y a une grande verve de conteur chez Forest, qui rappelle immédiatement une version plus sobre, plus retenue des tribulations gaspésiennes de La bête creuse (Le Quartanier, 2017), de Christophe Bernard. L’invention langagière est certes moindre, moins ferronienne, mais l’ensemble est plus solidement bâti. On sent que le romancier a beaucoup lu avant d’offrir cet échantillon de sa vision du monde. Ce n’est pas anodin si Laurie se passionne pour John Irving. Forest suit vraisemblablement les traces des maîtres, qui ont su faire confiance à l’intelligence des lecteur·rices tout en proposant des romans populaires au sens le plus noble du terme. Peut-être est-ce sa pratique de la médecine qui a donné à Forest cette compréhension si aiguë de l’âme humaine dans toute sa diversité? Le propos est mûr et substantiel; le grotesque et l’humour se combinent dans de nombreux passages d’anthologie qui marqueront l’imaginaire littéraire québécois. La Côte-Nord a désormais son grand roman, à la fois social et fantastiquement déjanté!

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Paul Serge Forest
Montréal, VLB éditeur
2021, 456 p., 29.95 $

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