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Nous sommes venu·es vous dire qu’elle s’en va

Nous sommes venu·es vous dire qu’elle s’en va
Thématique·s
Éditorial
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C’était il y a quatre ans. Lettres québécoises devenait LQ, et le trio à sa tête ressemblait davantage à un groupe de rock qu’à une bande littéraire défendant l’importance de la critique. Je les avais vu·es sur les médias sociaux, parcourant le Québec, de Montréal au Saguenay, en passant par la Baie-des-Chaleurs, allant à la rencontre de l’ensemble des libraires indépendant·es, affichant des sourires inimitables et tenant fièrement des exemplaires du splendide numéro mettant en vedette Catherine Mavrikakis. Comme c’est le cas aujourd’hui encore, les médias et le milieu parlaient abondamment de LQ et de sa nouvelle équipe; tous les espoirs étaient permis avec Annabelle Moreau, Jérémy Laniel et Alexandre Vanasse.

Je crois que cette refonte complète de LQ est un moment important dans le paysage critique littéraire québécois et franco-canadien pour la simple et bonne raison qu’il est arrivé au même moment où la critique (la vraie, la longue, la réfléchie, celle qui ne fait pas toujours du bien et qui ne se résume pas à une phrase sur un bandeau) était en réelle perte de temps et d’espace dans les médias. […] Ce qui a été fascinant, c’est la réponse de la communauté littéraire, avant même le premier numéro. L’appétit était là et c’était galvanisant pour toute l’équipe. Le legs d’Annabelle aura été d’avoir hérité d’un terrain de jeu et d’avoir voulu en faire un Central Park. Et d’y parvenir.
Jérémy Laniel

Je me rappelle, à l’été 2017, être passée de la Basse-Ville à la Haute-Ville pour rejoindre ma collègue Josée-Anne, complètement emballée par la nomination d’Annabelle. Au nom de la revue Les libraires, nous avions rendez-vous avec l’équipe qui faisait tourner les têtes. Ce matin-là, la bande était un peu éméchée à la suite d’une soirée passée en compagnie de Marie-Hélène Vaugeois, amie et libraire-propriétaire de la librairie du même nom à Québec. Le côté sombre des tournées se mesure souventefois au petit matin! Tandis que Josée-Anne était ravie de cette rencontre – dont le but était d’établir un nouveau partenariat entre nos publications – moi, novice dans la compréhension de l’architecture du milieu, je mesurais mal l’importance de ce moment. N’ayant pas fait de hautes études, je découvrais tout juste LQ, non pas par son contenu, mais en raison de mon amour pour les arts visuels, amour qui trouvait écho dans sa nouvelle maquette. Ce matin-là, donc, j’étais loin de me douter qu’à la rencontre d’Annabelle, j’allais m’illuminer, laisser tomber une bonne part de honte scolaire, et qu’en abandonnant enfin cette tenace impression d’être une impostrice, j’allais dévorer la critique, découvrir l’univers qui deviendrait mien et auquel je n’avais pourtant jamais eu accès. Mieux encore, j’allais travailler au développement de cette revue en apprenant à peu près tous les métiers qui lui sont inhérents, grâce à la confiance et aux bons soins de sa rédactrice en chef.

C’est là un des legs inestimables des cinq années au cours desquelles Annabelle a été à la tête de la revue: celui du rameutage. Numéro après numéro, elle a travaillé non pas au maintien d’un espace par et pour une élite intellectuelle, mais bien à la création d’une communauté nouvelle, pluriforme, horizontale, qui appartient à toutes les personnes intéressées, impliquées et curieuses de la littérature qui se fait maintenant au Québec.

Il me semble que l’apport d’Annabelle, en tant que rédactrice en chef de LQ, est d’avoir inséré des espaces de questionnements et d’affects liés à des thématiques vibratoires contemporaines («Dystopies», «femmes manifestes», «Écrire queer»,etc.) qui traversent la réalité et les consciences actuelles. En fait, l’apport d’Annabelle, c’est d’avoir doté LQ d’une ambiance littéraire socioculturelle et esthétique qui correspond aux angoisses et au réel du ici et maintenant. Elle réfléchit tout à la fois du dedans et du dehors.
Nicole Brossard

Certes, Annabelle est ambitieuse, voire perfectionniste. Elle travaille sans relâche pour mener les textes qui lui sont confiés le plus loin possible, mais aussi pour ouvrir des espaces où tous et toutes peuvent nommer, partager et interroger les multiples réalités de l’écriture, de l’édition, de la diffusion et des autres métiers reliés à la littérature. Par ses choix audacieux, et avec les talentueuses équipes dont elle s’est entourée, elle a permis à une génération d’auteur·rices de s’inscrire dans des lieux de canonisation qui leur auraient été refusés encore longtemps, si elle avait respecté l’ordre des choses.

Annabelle a décidé de montrer la littérature d’un Québec en pleine mutation. Elle a réussi dans sa revue à prendre la mesure de ces bouleversements que la création littéraire et le monde de l’édition vivent. LQ est maintenant une revue qui résiste au conservatisme de notre concept de littérature au Québec basé sur la langue française et la bourgeoisie de l’écrit bon chic bon genre.  
Catherine Mavrikakis

La résistance n’était peut-être pas la finalité visée au moment du changement de garde, mais Annabelle y a néanmoins mené la revue. Elle a fait mentir l’idée largement répandue qu’à l’avenir, les blogues seraient le dernier rempart de la critique. Par son travail acharné, les fenêtres qu’elle a ouvertes, les ponts qui se sont construits avec elle, le lectorat fidèle et nouveau qu’elle a su réunir, Annabelle Moreau peut poursuivre son chemin la tête haute et le cœur tranquille: nous sommes désormais toute une constellation à vouloir nous assurer de la bonne continuation de LQ, et à nous engager à veiller sur les jours de la si nécessaire et indispensable critique. La vraie, la longue, la réfléchie.

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