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Nos lendemains vermeils

Le lieu commun «ce recueil de nouvelles est inégal» m’agace. Il serait faux d’affirmer ceci à propos de D’autres mondes, deuxième opus de la série lancée par Stéphane Dompierre et proposant des textes d’horreur brefs signés par des autrices.

Littératures de l'imaginaire

Le lieu commun «ce recueil de nouvelles est inégal» m’agace. Il serait faux d’affirmer ceci à propos de D’autres mondes, deuxième opus de la série lancée par Stéphane Dompierre et proposant des textes d’horreur brefs signés par des autrices.

Voilà deux ans, j’ai été conquise par Monstres et fantômes. D’autres mondes, avec sa couverture futuriste bleutée, semble a priori s’inscrire dans la science-fiction horrifique. Ce sous-genre, rarissime au Québec, comprend parmi ses réussites la novella «Le contraste de l’éternité», de Guillaume Voisine, parue dans le collectif Bizarro (La maison des viscères, 2015). C’est dire à quel point le concept m’emballait! Toutefois, les fictions du présent ouvrage qui allient horreur et anticipation sont au nombre de sept. Les huit autres nouvelles relèvent du réalisme (souvent comique) ou du fantastique. Même si l’homogénéité n’est pas au rendez-vous dans D’autres mondes, j’ai passé un moment mémorable entre ses pages – écarlates, comme il se doit.

«Les fins noires de l’éternité»

Deux chefs-d’œuvre figurent au sommaire, soit «Post-Po», de Karoline Georges, et «Le stage», de Jeanne Dompierre. Dans la première nouvelle, la narratrice, qui célèbre son dix-huitième anniversaire, se procure une «Po», une peau qu’elle enfile par-dessus la sienne. En compagnie de sa meilleure amie, elle active cette combinaison qui offre des possibilités infinies, «intensifi[ant] radicalement [l’]expérience du monde». L’achat du timbre «Post-Po» conduit les deux femmes vers des horizons inédits – et terribles –, car «l’humain est un être de transition qu’il faut dépasser».

À l’instar du texte de Georges, «Le stage», de Dompierre, est fascinant et distille des sentiments à la fois vertigineux et fulgurants. Étudiante en biologie, Chloé est engagée comme stagiaire dans une firme réputée qui propose des traitements de jouvence à ses clientes. Dans les sous-sols de l’entreprise, la jeune femme commence par prélever du sang sur des donneuses avant de se voir confier des tâches de plus en plus sordides. Remarquable en raison de son style rythmé et évocateur, cette fiction est l’une des plus saisissantes que j’ai lues sur le phénomène de la parabiose.

Plusieurs autres nouvelles s’avèrent marquantes. «Après eux», d’Élise Turcotte, est presque aussi flamboyante (aux sens propre et figuré) que les deux récits mentionnés ci-dessus, quoiqu’un peu longuette. Du côté des incursions dans l’humour, ma contribution favorite est «Les vacances», de Lily Pinsonneault, une intrigue vitriolique dans laquelle la méchanceté paraît aussi naturelle que le simple fait de respirer. Si j’avais à établir un top trois «horreur hilarante», j’ajouterais deux textes: «Betty envahie par le froid», de Rosalie Roy-Boucher, qui raconte les angoisses d’une meurtrière repentante, et «RPPPP», de Marianne Dansereau, qui nous fait découvrir le Regroupement de Parents qui Pensent que leur Progéniture est Psychopathe – d’où l’acronyme.

Certaines histoires fantastiques se démarquent: «Nous», d’Eve Lemieux, est glaçante, à la frontière entre folie et dépendance affective; «Joyeux anniversaire», d’Andrée A. Michaud, est portée par les vacillements de l’esprit et le grincement des carrousels forains, sans oublier l’écriture admirable de l’autrice, qui nous invite à aborder «les fins noires de l’éternité».

Consœurs infernales

Parmi les textes plus tièdes, «Le nord», de Violaine Charest-Sigouin, et «Se sont raconté leurs bêtes», d’Amélie Panneton, mettent de l’avant un imaginaire moins inspiré et vibrant que celui de leurs consœurs. «Le gros bon sens», de Chloé Savoie-Bernard (également collaboratrice à LQ; NDLR), appartient pour sa part aux contributions humoristiques et décrit une société où les obèses sont condamnés à l’abattoir pour nourrir les gens en santé (idée pas très originale…). Cette fiction m’a semblé moins juste que les propositions de Dansereau, Pinsonneault et Roy-Boucher.

Certaines fictions laissent dans leur sillage une impression de transition: «Paguroidea», de Sylvianne Rivest-Beauséjour, une nouvelle plutôt courte, un peu maniérée et sans grand suspense; «Portrait-robot», de Kiev Renaud, une intrigue bien écrite, bien que pas très surprenante, avec son concept de greffes de visages identiques et un personnage qui s’appelle FJ25403 (cliché s’il en est); «Du visage», de Laurence Veilleux, une jolie incursion poétique qui détonne cependant au sein du collectif; enfin, «Ayahuascalp», de Chloé Varin, un texte à l’imaginaire stéréotypé et au style convoquant des formulations convenues comme «crier à fendre l’âme» ou «glacer le sang».

Faut-il pour autant affirmer que ce recueil est inégal? Certainement pas. Il recèle chefs-d’œuvre et joyaux, vermeils et coupants, comme il se doit. Vivement le troisième tome!

Auteur·e·s
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Auteur
Collectif, Stéphane Dompierre
Montréal, Québec Amérique
2020, 320 p., 24.95 $