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Naviguer entre le baroque et la simplicité

Naviguer entre le baroque et la simplicité

Tout n’est pas inédit dans Donnacona d’Éric Plamondon. En fait, il n’y a que la nouvelle éponyme qui soit une nouveauté, les deux autres étant parues respectivement dans la revue Le Pigeon en 2015 et dans la collection «Nova» du Quartanier en 2013.

Nouvelle

Tout n’est pas inédit dans Donnacona d’Éric Plamondon. En fait, il n’y a que la nouvelle éponyme qui soit une nouveauté, les deux autres étant parues respectivement dans la revue Le Pigeon en 2015 et dans la collection «Nova» du Quartanier en 2013.

Né à Québec, auteur d’une trilogie, 1984 (Le Quartanier, 2016), Éric Plamondon, qui vit maintenant à Bordeaux, demeure fidèle à ses origines. On peut qualifier d’historique sa longue nouvelle de cinquante pages, Ristigouche, car il y propose une réécriture de l’histoire de la fin de la Nouvelle-France vécue par le truchement de Kanon Légher, parti de Bordeaux à bord d’un navire de guerre en avril 1760. Le narrateur, Pierre Légher, descendant de Kanon, rappelle les faits de la bataille de la Ristigouche en Gaspésie en se fondant sur un dépliant touristique qui précise ceci: «On y commémore la dernière grande bataille navale entre la France et la Grande-Bretagne pour la possession du territoire nord-américain. L’affrontement a pris fin le 8juillet1760 et a définitivement scellé le sort de la Nouvelle-France.»

On comprend alors que Kanon Légher faisait partie de la flotte française qui a perdu cette bataille. Le récit n’est pas qu’historique, il est aussi multigénérique et labyrinthique. S’y entremêlent des fragments de fins du monde en miniature et en plus grand,và commencer par ce rappel de la défaite de la Nouvelle-France; s’entrelace aussi l’évocation de la mort de la mère du narrateur, Estelle Légher; celui-ci est parti pêcher en Gaspésie, et tombe sur un béluga échoué qu’il aide à survivre et à reprendre la mer à la marée haute. Autre fin hautement symbolique, celle du narrateur qui semble suivre le mammifère dans l’Atlantique:

Doucement, il [le béluga] commence à s’éloigner […] et Légher l’entend lui dire merci. Alors il reste là, à se tenir à la baleine qui se laisse agripper, qui le tire maintenant, qui dans sa joie de repartir vers la mer offre son flanc à son sauveur. Comme un naufragé sur un iceberg minuscule, Pierre Légher glisse vers l’Atlantique.

Cette fin en rappelle étrangement une autre — et je ne parle pas de Moby Dick de Melville —, celle de «La mort exquise» du recueil du même nom de 1964 de Claude Mathieu: un homme, ébloui par la déesse Cybèle qui vient de lui réapparaître (car il lui voue un culte depuis des millénaires), entre à sa suite dans la mer en chantant. Chez Plamondon, rien de fantastique comme chez Mathieu, mais ce curieux intertexte, sans doute inconscient, sinon inconnu de l’auteur de Ristigouche, est à cinquante ans de distance un rappel éloquent que les imaginaires les plus divers nagent souvent dans les mêmes eaux.

Les deux autres nouvelles ont le même narrateur qui se remémore des épisodes de sa jeunesse à Donnacona, en contraste avec Ristigouche. Mais encore là, Plamondon remonte dans le temps. La nouvelle Lendemain de pêche coule comme un long fleuve tranquille en dépit de tout ce qui arrive au narrateur, serveur dans un restaurant à Montréal qui tombe amoureux d’une cliente, «belle comme un fusain de Klimt». Rien ne change à l’affaire quand il découvre qu’elle se prostitue. De passage dans sa ville natale, Donnacona, il se confie à son frère qui le sermonne vertement à ce propos et lui demande de quitter cette femme. De retour à Montréal, il retrouve son amante qui lui fait promettre de l’emmener à la pêche à la truite. Chez Plamondon, dans l’imaginaire marin, le cœur balance entre la baleine et la truite.

La nouvelle inédite Donnacona prend d’abord la forme d’une longue description de la vie d’un jeune de quinze ans, Gab, qui adore aller à la pêche avec deux de ses copains, Sim et Ben, sur la rivière Jacques-Cartier entre Donnacona, Cap-Santé et Pont-Rouge. Tout simplement. Puis, à vingt ans, les trois se retrouvent à Québec pour étudier. Mais un soir, venus à Donnacona pour fêter, boire, et fumer, Ben se jette en bas du pont surplombant la rivière sous les yeux de Gab catastrophé. Curieusement, rien ne prépare ni n’explique ce suicide spontané dont le narrateur, s’adressant à l’ami disparu, dit laconiquement en guise de mot de la fin: «Personne n’a jamais compris pourquoi tu avais fait ça.»

Ce recueil — habité à la fois par le passé lointain (historique) et proche (personnel), aussi bien que par la vie sans souci apparent et la mort brutale, inexplicable, mais désirée — paraît tout autant baroque (Ristigouche) que d’une grande simplicité. Il est porté par une écriture limpide, impeccable et vive, ce qui pallie le dépouillement narratif des deux nouvelles plus récentes. ♦

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Éric Plamondon
Montréal, Le Quartanier
2017, 128 p., 17.95 $