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Nature souveraine

Profondément spirituelle, voire mystique, la poésie de Pierrot Ross-Tremblay se veut réflexive et porteuse d’espoir.

Poésie

Profondément spirituelle, voire mystique, la poésie de Pierrot Ross-Tremblay se veut réflexive et porteuse d’espoir.

Nipimanitu (L’esprit de l’eau). D’emblée, ce titre nous entraîne sur un sentier de rêveries détaillant un autre rapport au monde. Aucun mot de la langue française ne définit l’esprit de l’eau. Dans ce simple constat, de prime abord anecdotique, repose une part non négligeable de la force de la poésie autochtone qui nous est donnée à lire depuis quelques années. Joséphine Bacon, Natasha Kanapé Fontaine, Katherena Vermette, Marie-Andrée Gill et Louis-Karl Picard-Sioui (pour ne nommer que ceux-là), proposent des œuvres qui, très souvent, renversent notre correspondance au monde. C’est clairement dans cette veine que se présente à nous le premier recueil du professeur en sociologie de l’Université Laurentienne d’origine innue, Pierrot Ross-Tremblay; une somme considérable contenant plus d’une centaine de poèmes.

Ode aux petites choses

«Les nectars», la première partie, se déploie comme l’une des plus cohérentes de la proposition de Ross-Tremblay. Le livre, évoquant un rapport à notre monde en changement, n’est pas dénué d’un alarmisme certain quant aux défis environnementaux qui nous attendent: «Vision azur écarlate/L’amour inondé/Tueries armistice progrès/Sans jamais conquérir l’insidieux/L’amalgame des traîtrises». Mais cette première partie est aussi une ode au bonheur et aux petites choses.

Duplication et multitude
Le rythme naissant croît
Et se meut la soif plénière
L’appel est lancé

Nipimanitu

Ross-Tremblay se veut rassembleur dans ses poèmes, appelant à «[u]n chant ultime/Que nous n’inventons pas». Plus on avance dans la lecture, plus le ciel s’assombrit. «L’espoir incendié/Aux bûchers moroses» est l’un des lieux que l’on visite sous l’œil mystique du poète. Car c’est la meilleure façon d’aborder ce recueil: une marche lente où, malgré les bouleversements décrits délicatement, «[l]e silence magistral claironne». La nature se manifeste souverainement de page en page, et ce, jusqu’à la dernière partie, «Les corps célestes», dans laquelle le poète détaille un pacte qui nous dépasse avec un «[c]lair esprit qui garde/Sur nos tombes/Le récit de deuils inexacts». Derrière chaque petit ou grand drame, dans Nipimanitu, semble se terrer un ordre immuable, mystique:

Vierges de la guerre
Aux visages lacérés
Immolations d’esprits phares

L’honnête a retrouvé ses saisons
L’aube de tous les bienfaits
Se pose à l’orée

Le poème est long chez Ross-Tremblay, formé de strophes, il court souvent sur deux pages, et si parfois une belle narrativité en ressort, à d’autres moments on a l’impression que certains auraient gagné à être condensés davantage pour ne pas y perdre le souffle. Un jeu plus travaillé avec la longueur des textes aurait permis un rythme plus constant au livre, surtout que certains de ces longs poèmes dégagent une profonde force incantatoire.

Le temps du poème

Un autre détail chicote à la lecture de ce recueil: chaque poème est daté, ramenant l’écriture entre le 2octobre 2010 et le 28mars 2016. Aussi futile cela puisse paraître, ces indications, en fin de poème, entravent la lecture, ne laissant pas au texte le temps de se déposer chez le lecteur, martelant à chaque page ce détail factuel, alors que la poésie de Ross-Tremblay semble se battre pour demeurer hors du temps. Pire encore, ces dates défilent en ordre chronologique, au travers des trois sections qui découpent le recueil. Je ne saurais dire s’il s’agit de mauvaise foi de ma part, mais il me semble étonnant qu’un ouvrage poétique s’écrive dans l’ordre. Également, à quelques reprises, les images se répètent, du coup, les deux dernières parties se tiennent moins. Même s’il paraît évident que certains poèmes sont moins réussis, une restructuration en bonne et due forme aurait pu amener ce livre plus loin, ou du moins l’aurait aidé à présenter une plus grande unité.

Malgré ces critiques, Pierrot Ross-Tremblay entreprend une démarche qui possède beaucoup de qualités. Un peu à la façon d’un tailleur de pierre, le poète possède un magnifique bloc qui aurait nécessité un brin plus de taille pour faire naître des formes plus claires et une cohérence plus nette. N’en demeure pas moins que nous avons là le premier jalon d’une œuvre poétique qu’on espère pouvoir retrouver. ♦

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Pierrot Ross-Tremblay
Sudbury, Prise de parole
2018, 130 p., 18.95 $