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L'urbanisation refusée

Le Québec boude ses espaces périurbains. Ce faisant, il dénie l’histoire de sa propre modernité.

Essai historique

Le Québec boude ses espaces périurbains. Ce faisant, il dénie l’histoire de sa propre modernité.

C’est du moins le constat sans équivoque de ce travail important de Daniel Laforest. Avec une grande lucidité, l’essayiste pose un regard précis et rectificatif sur les complexités du territoire québécois — qu’aurait mal saisies la critique culturelle et contre laquelle aurait regimbé la littérature, sauf quelques exceptions. Phénomène déterminant tant de l’histoire urbaine que des modalités culturelles, littéraires et sociales de la modernité, l’urbanisation aura été parmi les forces les plus mal connues et mal aimées de l’histoire intellectuelle du Québec. Du moins, avant l’avènement de «l’âge de plastique».

Il faut comprendre d’emblée le concept d’urbanisation sous-tendant tous les propos qui s’étalent avec la souplesse considérable de cet essai fort érudit, mais toujours lisible et limpide, que réalise Daniel Laforest. L’analyse se nourrit de la philosophie deleuzienne (en filigrane) et affective (plus ostensiblement); de la géographie et de l’histoire de l’infrastructure moderne; et, bien entendu, de l’évolution de la critique littéraire au Québec. L’urbanisation, quant à elle, ne renvoie ni à la ville ni à la banlieue, mais intègre les deux. L’urbanisation est bel et bien ce que le périurbain incarne si totalement:

La banlieue comme forme-en-développement est la façon dont cet espace de vie doit aujourd’hui s’inscrire par rétrospection dans la modernité littéraire québécoise. Mais alors, ça ne peut plus s’appeler la banlieue, et pas la ville non plus. C’est le mouvement qui est commun aux deux et qui les remue sans cesse, qui en amenuise des pans et en fait s’enfler d’autres, qui enfin traverse nos vies quotidiennes, et qui a pour nom urbanisation.

Des points aveugles

Il n’en est pas moins, chez Laforest, qu’une déconstruction d’une des plus fondamentales assises binaires du Québec: l’opposition campagne / ville et son homologue, pour ainsi dire mythique, exode rural / arrivée en ville. La dichotomie est foncièrement fausse. C’est ce que démontre cette lecture percutante du périurbain dans la littérature de l’après-guerre, donc depuis Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières en passant par les romans de Jacques Ferron, Michael Delisle, Mordecai Richler, jusqu’à ceux de Lise Tremblay, Catherine Mavrikakis et Nicolas Dickner. Refusées, détestées et parfois manifestement abordées (et souvent aussitôt occultées ou ignorées) dans les textes littéraires, la banlieue et les traces infiniment historiques et personnelles de l’urbanisation auront subi un aveuglement aberrant. Le constat ébranlera peut-être quelques chercheurs estimés dans le domaine des études québécoises, car cette cécité critique se manifeste à plusieurs endroits: le culte de Montréal «devenue illimitée dans nos esprits» littéraires; la ville «hybride» ou «monde» d’un discours cosmopolite ou multiculturel galvaudé; l’idée d’américanité allégrement perquisitionnée par d’aucuns; et d’entrée de jeu, bien sûr, un Québec imaginaire bien arrimé dans sa haine de la souillure de ses espaces ruraux ou encore des débordements industriels, mécanistes et consuméristes du développement périurbain. Comme si la ville, et plus précisément Montréal, elle, n’était qu’une foire sociale de mouvances culturelles. Tout en soulignant prudemment leur raison d’être historique et culturelle, l’essai nous refuse de telles conjugaisons rassurantes.

L’ordinaire affectif

Le plus beau de L’âge de plastique est possiblement sa réflexion sur la vie ordinaire. Du même coup, c’est ici qu’on aurait voulu lire l’essayiste davantage, sur ces textes contemporains (de Samuel Archibald, d’Élise Turcotte, cités parmi d’autres) qui semblent savoir creuser la signifiance de la vie matérielle. Une mention intéressante des réserves autochtones passe un peu rapidement: espaces soulignés pour leur «même teneur dans l’imaginaire culturel du Québec» que ces banlieues qu’on «contourne par l’autoroute» sans les comprendre. L’observation est forte; un roman comme Kuessipan, par l’écrivaine innue Naomi Fontaine, se prêterait à une analyse prometteuse dans ce sens.

Il faut dire que l’analyse, déjà audacieuse dès ses premières pages, se raffermit au fur et à mesure de son déroulement. Mais elle acquiert toute la finesse d’une voix personnelle et fondamentalement essayiste dans le dernier chapitre. Issu d’un quartier de Sainte-Foy (banlieusard s’il en est un), l’auteur narre son propre rapport affectif aux traces d’une urbanisation toujours en procès, pour élucider l’enlacement entre espace et vie ordinaires. En outre, l’ordinaire ne se limite pas à la conformité consommatrice ou à la fixité d’un quotidien ennuyeux que la modernité a peut-être eu raison de reconnaître, mais qu’elle en est venue à associer exclusivement au périurbain pour ainsi le déshistoriciser et le caricaturer — et faire de la banlieue «une vision unilatéralement dystopique». La vie ordinaire se lie intrinsèquement au monde matériel qui façonne notre vécu individuel: c’est ce que retire si habilement Laforest de la pensée de Kathleen Stewart exprimée dans son ouvrage remarquable, Ordinary Affects. C’est en fait cette vie affective, et non pas simplement surconsommatrice ou enclavée dans la banlieue, que l’essayiste voudrait nous amener à voir dans les textes littéraires, ainsi que notre propre appartenance à l’urbanisation moderne: à «savoir lire les présents inaboutis de la vie ordinaire». Si le Québec n’aime pas sa banlieue, Daniel Laforest, lui, aime sa littérature, et il voudrait que nous apprenions à la lire même, et peut-être surtout, à l’encontre de nos partis pris.♦

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Daniel Laforest
Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal
coll. « Nouvelles études québécoises »
2016, 204 p., 29.95 $