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Lettres canadiennes

Troisième parution de la nouvelle collection «Poèmes» des éditions Triptyque, Whatever, un iceberg fait découvrir au lectorat québécois une voix poétique aussi étonnante que sa traduction.

Poésie

Troisième parution de la nouvelle collection «Poèmes» des éditions Triptyque, Whatever, un iceberg fait découvrir au lectorat québécois une voix poétique aussi étonnante que sa traduction.

Il ne date pas d’hier que les littératures du Québec et du ROC se toisent sans grande mixité, et les scènes de Montréal, épicentre du bilinguisme culturel au pays, ne sont pas parvenues à de bien meilleurs résultats, malgré quelques belles réussites dont les soirées bilingues « La Vache enragée » de Mitsiko Miller (1995-1999), le festival annuel Metropolis bleu / Blue Metropolis (depuis 1999) et la foire Expozine (depuis 1999 également), parmi très peu d’autres.

Or, voici que depuis quelques années, une proximité nouvelle entre les milieux littéraires anglos et francos de la métropole semble s’affirmer, ainsi qu’en témoignent certains événements — que je cours le risque d’associer plutôt approximativement : la parution chez Véhicule Press du roman New Tab de Guillaume Morissette (2014), la traduction française de l’œuvre de la Montréalaise Heather O’Neill chez Alto (et, dans une moindre mesure, celle de Jacob Wren au Quartanier), l’inauguration, en 2014, du site web Quebec Reads consacré à la traduction anglaise de littérature québécoise et la parution toute récente d’un dossier sur la littérature anglo-québécoise dans les pages de LQ. De manière plus significative encore, la communauté poétique de Montréal, extrêmement active dans l’organisation d’événements littéraires dont la popularité est en plein essor, est actuellement très mobilisée autour de la mise sur pied de soirées de lectures bilingues, conviviales et stimulantes. Une ère nouvelle pour la CanLit au Québec ? Il serait temps.

Polyamorous love songs (cf. Jacob Wren)

Il faut aujourd’hui ajouter à ces heureuses initiatives la traduction du recueil Whatever, un iceberg (Mansfield Press, 2017) de la Torontoise Tara-Michelle Ziniuk, un jalon nouveau vers la possibilité d’une meilleure fréquentation de la poésie canadienne contemporaine par les lecteurs francophones.

On doit à Daphné B., poète montréalaise bien connue, la facilitation de cette rencontre : sa traduction tonique vibre de contemporanéité et rend immédiatement accessible la langue déliée de Ziniuk : « Je change de statut au lieu de changer de coiffure et merci/en criss parce que je n’ai pas besoin de microtoupets accidentels dans ma vie d’adulte. » L’oralité y est rendue avec justesse et inventivité, et des libertés langagières très intéressantes sont prises tout au long du texte. Cette fluidité n’est cependant pas sans accroc : le texte contient des lourdeurs syntaxiques dont il est difficile de savoir si elles proviennent de la version originale ou de la traduction. D’une trop grande fidélité à la première, possiblement.

À part le fait de rencontrer une jeune admiratrice (qui l’aime, parce qu’elle aime la poésie) dans un bar où elle a acheté et boit son propre cognac, je souhaite à la poète plus âgée de comprendre lesquelles de ses affaires transformer en poésie. Parce qu’elle a ça, ces affaires-là.

N’empêche, pareille phrase montre bien certains des enjeux de confusion interpersonnelle explorés dans l’ouvrage, où la narratrice évolue (ou tente de) au sein de relations polyamoureuses, généralement décevantes, mais à tout le moins complexes : « Mon amant débarque en ville et je pense que ça va peut-être te rendre jaloux. Mon amant cesse d’écrire. Un homme me dit qu’il m’aime et je dis toi. » À force de je, tu, toi, lui, il, elle, les rapports deviennent pour le lecteur rapidement indécis — une piste d’interprétation du titre —, mais sont surtout fort bien servis par l’écriture de l’autrice, tout à la fois libre, comique, dissipée et grave. Le train de pensée de l’écrivaine fascine particulièrement. Ziniuk oscille sans avertissement de la description pragmatique au conceptuel, des transitions qui s’appuient sur des images vives et décomplexées. Plusieurs pages sont hilarantes, déboussolantes et authentiquement étranges.

La confusion de la narratrice donne également lieu à un jeu de dissimulation entre un réel supposé et la fiction (notez l’écriture inclusive) : « Je mens à tou·te·s celleux qui lisent ça. Tu aimerais pouvoir leur dire. Tu pourrais peut-être me suggérer de relire mon historique de conversations, réviser nos textos, / parce que j’ai tout inventé ». S’adresse-t-elle au mec ou au lecteur ? Toute la part de fiction est là et nous tient sur le qui-vive de l’écriture en nous rappelant constamment à elle.

Difficile, enfin, de passer sous silence que le recueil, du volume d’un petit roman, n’est pas sans longueurs. La seconde moitié, qui explore principalement le regret, tandis que la première était animée de la fougue exaspérée du désespoir, suscite passablement moins d’intérêt. La prose du livre y est parfois remplacée par des poèmes en vers, moins intéressants, et par quelques listes, franchement inutiles, qui ont en commun de venir interrompre une expérience de lecture tout autre. Whatever, un iceberg.

Mais l’envie de lire Tara-Michelle Ziniuk ne me quittera pas. Ça tombe bien : Triptyque vient faire paraître Reste ou va-t’en, une autre traduction de l’autrice par les soins de Daphné B. C’est une bonne nouvelle pour les lettres canadiennes. ♦

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Tara-Michelle Ziniuk
Daphnée B.
Montréal, Triptyque
2019, 120 p., 17.95 $