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Les rets de la ville

Après le recueil de nouvelles Atavismes et la novella Des lames de pierre, Maxime Raymond Bock se lance, avec Les noyades secondaires, dans un projet ambitieux qui joue avec ses genres de prédilection.

Nouvelle

Après le recueil de nouvelles Atavismes et la novella Des lames de pierre, Maxime Raymond Bock se lance, avec Les noyades secondaires, dans un projet ambitieux qui joue avec ses genres de prédilection.

L’expression «noyade secondaire» désigne le trouble qui survient après qu’une personne ait été sauvée de la noyade. De l’eau demeure dans ses poumons et un œdème pulmonaire se développe. C’est une figure du corps silencieux qui subit les contrecoups du trauma. C’est le signe d’une détresse qui perdure, malgré les apparences. Cette expression aide à rassembler les fils des sept nouvelles de Bock; chez un personnage, dans un quartier, un objet, une généalogie, la rémanence est constante.

Déjà par son ampleur, le recueil déroge aux normes éditoriales québécoises: sept textes de dix-sept à quatre-vingt-dix pages, aux ramifications subtiles et bien intégrées entre elles. C’est assez rare pour souligner l’ambition de l’auteur de construire des récits complexes, avec des apartés, des réminiscences, des addendas, des changements de focalisation et des trames secondaires. Et c’est là qu’il déploie son talent.

Une composition tripartite

Le recueil est structuré autour de trois pistes nommées et placées en tête de chaque texte. La première, qui donne son titre au recueil, est composée de trois novellas assez longues, dont les récits évoquent la natation, la respiration entravée et la maladie. La deuxième, intitulée «Les arts impraticables», unit la création et la folie, par le biais de l’écriture dans «Mystères d’Anna Canuel» et du théâtre dans «Ciel ballast», histoire très réussie. La dernière piste, «La ville invisible» fait de celle-ci un organisme vivant, qui agglomère le passé au présent, le restitue concrètement dans «Charles à rebours» et «Sous les ruines». Ces pistes ne sont pas présentées dans l’ordre dans l’ouvrage, et des liens sont tissés entre les histoires, pour complexifier celles-ci.

Ambition, ampleur, renouvellement de la novella (dans la mesure où celles-ci sont interreliées); l’ouvrage de Bock se place sur un terrain ardu, et par moments, le recueil subit le poids du vaste projet, même s’il parvient de mieux en mieux à creuser son propos, ses récits, ses personnages. En fait, la première nouvelle, «Exérèse», est la plus faible, même si elle place la généalogie de certains personnages qui reviendront ailleurs dans le livre et qu’elle campe les lieux montréalais investis (maison familiale sur Dandurand, piscine de Rosemont,etc.). Elle sert à asseoir le projet, à montrer que chacun hérite de sillons qu’il creuse et qui s’émoussent tout en continuant d’orienter sa course. Mais en dressant la généalogie d’une famille bourgeoise de Rosemont depuis les années 1950 et en la présentant en parallèle avec les transformations de la ville, Bock demeure à distance de ses protagonistes et donne trop de poids à l’historique, à l’encontre de sa prise en charge par une conscience incarnée. S’ajoute à cela un ton qui oscille mal entre le soutenu et une truculence propre à la langue des ruelles.

Le corps enfoui de la ville

À mesure que le recueil progresse, le propos se resserre, le regard sur les récits se précise. C’est avec la troisième nouvelle,
«Charles à rebours», pourtant l’une des plus brèves, que la manière de Bock se révèle. À travers la rencontre avortée entre un historien et un écrivain invités à rédiger un article sur Stanley Clark Bagg, Bock fait surgir le passé de Montréal, le réinscrit dans la rue Saint-Laurent, dans ses bâtisses, dans les gestes du quotidien. Ce surgissement est imagé, donné à voir par une écriture précise et ample, tout en montrant qu’il déstabilise ceux qui l’éprouvent. Une autre histoire, qui part d’une exploration de l’échangeur Turcot et débouche sur la description d’un poste de traite de fourrures de la période coloniale, possède la même structure stratifiée. Les nouvelles de Bock deviennent novellas en s’étirant, campent trois générations d’hommes happés par un corps défaillant. Entre le retour vers l’enfance au temps des amitiés Facebook de «Rosemont de profil» et la maladie pulmonaire narrée au ras du corps de «Pneuma» se dessine une plongée dans les limites de la mémoire et des sensations physiques.

Les noyades secondaires a pour projet de créer une cohésion entre des histoires disparates, mais Bock ne parvient pas toujours à les arrimer dans une histoire collective, pourtant maintes fois mise de l’avant. Il en résulte un livre qui réitère le talent de prosateur de son auteur, dans un phrasé capable de flexibilité, de charme et d’humour, où les réflexions sont riches et intéressantes, mais dont la composition générale aurait mérité d’être resserrée. Il y a de ces livres qui tentent de grandes choses, qui ouvrent des brèches dans la manière de raconter tout en montrant la difficulté à sortir des pratiques qui nous sont léguées. Ces textes de Bock entrent dans cette catégorie: ils signalent un désir d’arpenter un nouveau territoire de la création au Québec, ils dégagent une force, notamment dans les jeux entre les temporalités, qui ne demande qu’à se déployer davantage. ♦

Auteur·e·s
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Auteur
Maxime Raymond Bock
Montréal, Le Cheval d'août
2017, 432 p., 27.95 $