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Les premiers pas de Victor-Lévy Beaulieu

Les premiers pas de Victor-Lévy Beaulieu

Mémoires d’outre-tonneau lançait la carrière de Victor-Lévy Beaulieu en 1968. Roch Carrier publiait La guerre, yes sir! cette année-là et Marie-Claire Blais présentait le premier volet des Manuscrits de Pauline Archange.

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Chronique délinquante

Mémoires d’outre-tonneau lançait la carrière de Victor-Lévy Beaulieu en 1968. Roch Carrier publiait La guerre, yes sir! cette année-là et Marie-Claire Blais présentait le premier volet des Manuscrits de Pauline Archange.

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Je me suis procuré Mémoires d’outre-tonneau aux éditions Estérel, dirigées par Michel Beaulieu, à la librairie Déom de Montréal en novembre1969, au prix de 2,75$. Aujourd’hui, il faudrait débourser plus de vingt dollars pour un roman ayant le même nombre de pages. Un ouvrage d’une belle simplicité, en format de poche presque. Les temps changent. Une hausse de plus de deux cents pour cent. Je me souviens aussi qu’un verre de bière en fût coûtait 0,10$ l’unité à la même époque. Avec un dollar, on pouvait glisser dans les abysses de l’ivresse.

Je devais faire la connaissance de Victor-Lévy Beaulieu un an plus tard alors qu’il devenait mon éditeur aux Éditions du Jour avec L’octobre des Indiens. Il le demeurera pour plusieurs de mes publications.

«Je porte en moi un monde étrange, silencieux et impersonnel.» C’est avec cet incipit que Victor-Lévy Beaulieu plonge en littérature. Et cette phrase un peu plus loin qui revient comme un leitmotiv dans son ouvrage: «Je n’ai rien ni personne. Je suis seul. Je m’appelle Satan.» Nous trouvons là les assises d’une œuvre gigantesque, l’origine peut-être de son personnage de Satan Belhumeur qu’il fera mourir et ressusciter en cours de route.

Le mythe

Dès son premier ouvrage, Beaulieu emboîte le pas à un personnage mythique, Diogène, ce philosophe vagabond qui hantait la ville, lanterne à la main, cherchant un homme, un vrai. Un cynique, semble-t-il. Un penseur revenu de tout, ne croyant à rien, pas même à la mort et à la vie. Beaulieu aimera se coltailler avec des écrivains qui ont marqué l’histoire littéraire. Toujours dans l’envers du monde, dans ce «non-Québec», comme le dira beaucoup plus tard Jean-Pierre Guay dans son journal qu’il commencera à publier en 1985.

Nous trouvons déjà dans ce premier roman la marginalité, le mal, la déjection, le refus et la colère qui caractériseront une partie de l’œuvre de Beaulieu. «Un écrivain doit pouvoir tout dire», répétera souvent l’auteur de Jack Kerouac : essai-poulet en entrevue.

On se bute dans Mémoires d’outre-tonneau à des propos que bien des gens dénonceraient avec virulence maintenant. Les cahiers Victor-Lévy Beaulieu (le numéro4 en particulier) montrent la misogynie du résident de Trois-Pistoles.

Oui. Satan est misogyne: il hait dans la femme tout ce dont il pourrait se passer parce que cela lui ressemble trop, ou parce que cela ne lui apprend rien, ou parce que cela, plus simplement, l’ennuie.

Tout est là. Les côtés qui me fascinent et d’autres qui me feront ciller quand il s’enfonce dans la fange avec un texte comme aBsalon-mOn-gArçon, où le personnage se traîne au sol, se roule dans ses excréments. Beaulieu ne dérogera jamais à cette ligne, capable des pages les plus séduisantes comme des plus repoussantes.

Serait-il possible de publier un tel roman maintenant avec toute notre rectitude politique et notre peur des mots? J’en doute fort.

Présence

La présence du bien et du mal, surtout, vient certainement de l’enfance de Beaulieu et de sa famille. Ses parents étaient très croyants. Ses personnages sont cernés par le néant, l’absence d’identité nationale dans «ce pays qui n’est toujours pas un pays», la misère de l’être et sa beauté, l’êtreté comme le dit si justement Carol Lebel, dans Carnet du vent.

La quête du dépassement dans la laideur, la recherche de la sainteté dans la débauche, tout est là dans Mémoires d’outre-tonneau. Beaulieu tente de repousser les frontières et de dire tout ce qui doit être dit. On pourrait affirmer que l’écrivain avait déjà un côté trash. C’est pourquoi l’auteur de L’héritage restera un peu marginal malgré sa renommée. Il se plaira à répéter qu’il ne vendait pas plus de 600 exemplaires de ses livres, sur un tirage de 666, le fameux chiffre du diable.

La première publication d’un écrivain est souvent une porte qu’il ouvre pour nous convier dans sa maison. Pour certains, la visite est écourtée, leur demeure ne comportant que quelques pièces. Victor-Lévy Beaulieu nous invite dans un vaste manoir, face au fleuve qui dérive vers la mer océane. Un édifice qu’il ne cessera d’agrandir et de modifier. C’est là, dans les chambres, caveaux, sous-sols, greniers, trappes, puits et recoins, armoires profondes et coffres bombés que nous attendent ses personnages qui se moquent des normes et n’hésitent jamais à tout bousculer.

 

Victor-Lévy Beaulieu
Mémoires d’outre-tonneau
Montréal, Estérel, 1968, 192 p.
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