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Les lecteurs ont bien changé

Il était une fois, des écrivains et des lecteurs... Tout cela se passait dans les salons du livre et parfois au cégep ou à l’université.

Chronique délinquante

Il était une fois, des écrivains et des lecteurs... Tout cela se passait dans les salons du livre et parfois au cégep ou à l’université.

Gilbert Langevin publiait Ouvrir le feu aux Éditions du Jour en 1971. Au lancement, on se marchait sur les pieds. Jacques Ferron était là, Pauline Julien et Gérald Godin. Gilbert était tout énervé, ne voulant pas passer la soirée sans goûter au vin de Jacques Hébert. Nous avons eu l’idée du siècle: le poète interchangeable. Il dédicacerait pendant quinze minutes et je prendrais ensuite la relève. Personne ne s’est aperçu du subterfuge.

Difficile d’expliquer à un jeune poète que la parution d’un livre était une fête avant l’invention des résaux sociaux et du téléphone intelligent. Les mots faisaient courir les gens. Même les journalistes! Les salons du livre étaient alors un lieu de rencontres, d’échanges, de débats, d’amitiés qui se liaient pour la vie.

La première fois, c’était à Montréal, au stand de VLB. J’étais aux côtés d’Yves Thériault. Impressionné, muet, admiratif, nerveux. Un lecteur approche. Nous le saluons, avec le sourire du pêcheur qui voit frétiller une truite au bout de sa ligne. Thériault n’avait pas son pareil pour appâter le lecteur.

— Je hais les romans! lance notre homme.

Il serre les poings et répète que nous n’écrivons que des niaiseries. Un voyant, un prophète. Peu après, Denis Vanier est apparu, les spatules en l’air. Ses bras maigres de poète allaient dans tous les sens. Ses tatouages aussi! Un visiteur s’est présenté. Un sourire. Une remarque. Je ne sais plus. Vanier avait bondi sur l’intrus, l’impertinent qui n’aimait pas l’un de ses poèmes. Tous les livres au sol avec les paravents. Un combat extrême. Un contact direct avec le lecteur, un vrai.

Dédicace

Au Salon de Trois-Rivières cette fois. Le visiteur fonce sur moi, me met un Mont-Blanc dans les mains. C’est la première fois que je tiens ce prestigieux stylo. Il m’explique l’art de la dédicace. La page libre, après le titre. Je zieute le Mont-Blanc, me demande s’il va me le laisser après... Il me dicte sa dédicace: «À mon cher ami Louis. Cet essai pour toi...» Je ne me souviens plus du reste. Il est reparti avec le Mont-Blanc.

Ou encore cette femme au Salon du livre de l’Abitibi, à Ville-Marie. Elle tournait autour du kiosque des Éditions Trois-Pistoles depuis des heures. Victor-Lévy Beaulieu m’avait demandé de le représenter. J’aimais me prendre pour VLB. Je portais la barbe, le chapeau,
la pipe et j’avais lu tous ses livres! Tout avait mal commencé pourtant. Les livres n’étaient pas là pour la cérémonie d’ouverture. Je me sentais comme un drogué sans sa seringue dans le stand vide.

Le quatrième jour, elle est revenue. Je pensais lui offrir mon livre tellement elle le voulait. Un écrivain aime se sentir désiré.

Un costaud s’approche en bougonnant. Ciel, son mari! Je lui demande son prénom. «Laisse faire, le drôle», lance-t-il. Le seul exemplaire que j’ai vendu lors de mon séjour en Abitibi.

Ou encore ce journaliste de Radio-Canada, à Québec, qui me demande de lui dédicacer Les plus belles années et qui s’éloigne sans payer. Tout est gratuit pour les journalistes, c’est connu.

Maintenant, dans les salons du livre, je sais à quoi m’attendre. Celle qui se faufile timidement dans les allées, celle qui lève la tête juste devant vous, c’est une future écrivaine. Le grand jeune homme qui louvoie, une épaule plus haute que l’autre, c’est la prochaine gloire de Tout le monde en parle.

Et je fais tout de même mon temps d’humiliation... Je suis responsable. Même si tous les lecteurs s’agglutinent devant Marie Laberge qui les aspire comme le miel... À vous de compléter! Je ne vous dirai pas les bassesses que j’ai faites pour détourner l’attention de quelques-unes de ses admiratrices. Moi qui adorais ces événements, voilà que je m’y sens perdu. Une sorte de Meursault. Je ne sais pas. Peut-être que j’ai fait mon temps. Surtout, je ne passe jamais à la télévision.

Cégep

Et ce moment qui fait rêver tous les écrivains. Un professeur au cégep de Jonquière m’avait demandé de rencontrer ses étudiants. Tous devaient lire Le violoneux. Je m’étais préparé comme pour un marathon. Je voulais expliquer la situation politique du Québec qui étouffe mes personnages, le silence de mon héros, une idée puisée chez Jacques Ferron. Enfin des lecteurs!

J’entre en classe comme Jésus à Jérusalem le dimanche des Rameaux. Les premières questions me coupent le souffle. «C’est-tu payant? Combien ça prend de temps pour écrire un livre plate comme ça?» J’explique la pitance de l’auteur, la part du libraire et du distributeur. Plus je parle, plus je me sens idiot. «Tu te fais fourrer et pas à peu près, mon homme!» lance mon futur comptable. Plus tard, il me semble l’avoir reconnu comme candidat du Parti libéral du Québec.

Le coup de grâce est venu quelques minutes plus tard. Deux grands gars. Des joueurs des Saguenéens de Chicoutimi. Il arrive parfois qu’un hockeyeur s’égare au cégep. Chacun secouait une moitié de mon roman. L’un avait lu la première partie et l’autre la fin. Ils avaient déchiré Le violoneux juste à l’endroit où mon personnage se suicide. Je suis resté étourdi comme s’ils m’avaient écrasé dans la bande, derrière le filet, en zone offensive.

Un beau travail d’équipe.

Ma consolation? Cet homme de Péribonka qui relit La mort d’Alexandre une fois par année. Ça me console. Au moins, j’ai un lecteur, un vrai. ♦

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