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Les enfants de La courte échelle ont des enfants

Les enfants de La courte échelle ont des enfants

Marie-Michèle Giguère s’est entretenue avec l’écrivain et l’éditeur Bertrand Gauthier, fondateur en 1978 de La courte échelle.

Dossier

Marie-Michèle Giguère s’est entretenue avec l’écrivain et l’éditeur Bertrand Gauthier, fondateur en 1978 de La courte échelle.

Marie-Michèle Giguère : J’ai trente-quatre ans. J’ai grandi avec La courte échelle. Je connais encore par cœur les deux premières pages de Valentine Picotée, de Dominique Demers. J’ai lu des dizaines de vos livres, j’ai racheté certains d’entre eux — la série des Ani Croche par exemple — à mes enfants. Parce que mon enfance — et le début de mon adolescence, avec les polars pour ados de Chrystine Brouillette par exemple — a vraiment été marquée par La courte échelle. Des lecteurs comme moi, il doit y en avoir des tonnes au Québec. De quel œil est-ce que vous nous regardez ?

Bertrand Gauthier : Je vous regarde de mes deux yeux ébaubis. Quel beau mot qui, avec le temps, a été remplacé par « ébahis » ! Dommage, il me semble qu’être ébaubi a plus de résonance qu’être ébahi. Trêve de nostalgie ! Je fais beaucoup de tournées dans les écoles partout au Québec et suis à même de constater l’impact de La courte échelle auprès de plusieurs générations de jeunes. Bien avant le phénomène Harry Potter, les jeunes pouvaient s’identifier aux personnages créés par les écrivaines publiant à La courte échelle. Des personnages adaptés aux réalités à la fois québécoises et contemporaines, ce qui tranchait avec la production d’alors, qui avait tendance à répéter les mêmes recettes et les mêmes stéréotypes plus que centenaires. J’avais aussi le désir que les livres se rendent jusqu’aux lectrices et je prenais les moyens pour y arriver. Personnellement, je connais tout le travail et l’énergie que ça demande d’écrire un livre. Une fois imprimé, il faut lui donner la chance de vivre si l’on veut que l’écrivaine puisse continuer à écrire d’autres histoires qui vont continuer de nous « ébaudir ». (Veuillez noter que l’utilisation de la forme féminine dans ce texte n’est en aucune façon discriminatoire, elle vise plutôt à rendre la lecture plus fluide.)

M.-M. G. : C’est intéressant que vous expliquiez que l’offre en littérature jeunesse répétait des stéréotypes et des recettes anciennes, car chez moi, la très grande majorité des contes classiques ne passent pas la porte. Au contraire, j’aime la liberté que se donnent les auteurs contemporains, j’aime toutes les possibilités qui y naissent, j’aime l’imaginaire qui se crée à partir de leur lecture. Et vous ? Qu’est-ce que vous aimez des livres pour enfants ? Et comment décide-t-on un jour qu’on se consacrera à cette littérature ?

B.G. : Dans un album pour enfants, on ne peut pas se permettre un mot de trop. En plus, l’illustration ne doit pas répéter le texte mais le faire avancer. Il m’est arrivé plusieurs fois de couper du texte en voyant les illustrations, car le dialogue image-texte devenait redondant. J’écris des albums qui, je l’espère, restent à la portée des enfants, ce qui ne veut pas dire que je les infantilise pour autant. Je me suis longtemps battu pour que l’on cesse d’utiliser l’expression « livres pour enfants » et qu’on la remplace par « littérature jeunesse ». Mais il ne faut pas oublier que les jeunes enfants sont en cours d’apprentissage de la lecture. Dans mes animations scolaires, j’explique aux jeunes que la langue est un instrument au même titre qu’un instrument de musique qu’il faut apprendre à maîtriser. J’accorde beaucoup d’importance à la musicalité des mots, à la fluidité de l’ensemble d’un texte, autant pour l’album que pour le roman. C’est vrai qu’on jouit d’une grande liberté quand on écrit pour les jeunes, l’imaginaire peut s’en donner à cœur joie. On peut réinventer le monde et le modeler comme on voudrait qu’il soit. Oser l’imaginaire tout en conservant la cohérence de l’ensemble, c’est le défi à relever. Je me suis intéressé à la littérature jeunesse par accident. Normal, car quand j’étais jeune, il en existait bien peu hors des classiques convenus. Au fil du temps, c’est devenu une passion, une passion qui ne s’est d’ailleurs jamais démentie. Je continue à écrire, à chercher à apprivoiser les mots, à créer de nouvelles alliances entre eux, à les sortir de leurs moules habituels. Et au moins « cent fois sur le métier, je remets mon ouvrage ».

M.-M. G. : Je serais curieuse de connaître le portrait que vous faites de la littérature jeunesse d’aujourd’hui. Pendant longtemps, La courte échelle a été LE joueur principal au Québec, mais depuis quelques années, on voit de petites maisons d’édition faire leur place, des illustrateurs et illustratrices d’ici qui se font remarquer partout dans le monde, une offre vraiment très diversifiée. Est-ce que c’est la maturité d’une création locale qui a maintenant quarante ans ?

B.G. : Je me doutais bien que vous me poseriez cette question, elle est incontournable. La courte échelle a été une pionnière. Et quarante ans plus tard — c’est l’âge de la maison d’édition —, on peut affirmer que notre production jeunesse a atteint une grande diversité et une maturité incontestables. En 1978, il se publiait vingt livres jeunesse par année, maintenant on parle de quelque huit cents titres par an. Dans tous les domaines artistiques, le talent fleurit et la littérature jeunesse n’échappe pas à cette prolifération de productions de grande qualité. Les créatrices ont de l’originalité et du souffle, les sujets autrefois tabous sont abordés de front, les éditrices démontrent un professionnalisme indéniable. Bref, tout s’épanouit au point de vue de la production. Mais le maillon faible de cette abondance de qualité est la difficulté de la diffuser comme elle le mériterait, autant au plan international que national. Quand les œuvres sont pertinentes et de haute qualité, elles doivent avoir la chance de se rendre jusqu’à leurs destinataires. Malheureusement, c’est une tâche de plus en plus ardue. Nous sommes tous emprisonnés dans une société où tout se consomme rapidement et, par le fait même, superficiellement. Et la lecture d’œuvres originales et mûries est enrichissante mais exigeante. Selon moi, la diffusion sera le grand défi des prochaines années. Si on ne parvient pas à trouver des solutions inventives, le risque est grand que les ouvrages n’arrivent plus à s’envoler comme ils le font présentement. Il faudrait parvenir à assurer une diffusion à la hauteur de la qualité de la production. Défi de taille qui attend les éditeurs, les diffuseurs et les libraires, dont la survie dépend de la continuation de cette production de qualité. Et des lectrices, petites et grandes, qui devront sacrifier quelques heures de médias sociaux pour se pencher sur le foisonnement d’œuvres qui leur sont proposées.

M.-M. G. : Je serais bien curieuse de vous faire parler sur ce sujet qui est à la fois simple et compliqué : comment faire lire les enfants ? J’ai toujours pensé que les experts qui nous expliquaient qu’il suffisait de leur lire des histoires dès le plus jeune âge, d’être un exemple en lisant aussi, de les laisser lire ce qu’ils veulent, avaient sûrement raison. Puis, je me suis retrouvée avec trois enfants à la maison, deux passionnés de lecture : l’aînée et le petit dernier. Puis au milieu, une enfant pour qui c’est moins évident. Qui m’a déjà dit — et ça m’a fait de la peine qu’elle puisse avoir l’impression de nous décevoir alors qu’il n’en est rien : « Je sais que vous aimeriez ça que j’aime ça, mais j’aime pas tant ça, lire. » Une enfant à qui j’ai eu du mal parfois à cacher une bribe de déception quand elle choisissait toujours des bandes dessinées… J’ai l’impression qu’on a fait avec elle les mêmes choses qu’avec les autres, mais que la flamme n’est pas née, du moins, pas encore. Bref, donner le goût de la lecture aux enfants, vous devez y avoir réfléchi souvent, non ?

B.G. : Je n’ai jamais trouvé ça tragique qu’une enfant ne lise que des bandes dessinées. Et puis, certaines lectrices sont précoces, d’autres découvrent plus tard ce plaisir. Ce qui donne le goût de la lecture, c’est un coup de cœur pour un livre, un livre qui nous marque et qui enclenche le plaisir de continuer à lire d’autres ouvrages. À partir du moment où la lecture n’est pas un devoir à accomplir à tout prix, mais un plaisir auquel on veut souvent revenir, la bataille est gagnée. Avec certains enfants, la bataille est gagnée d’avance. Avec d’autres, c’est plus long et plus compliqué. C’est sûr que si les parents aiment lire et le font, ça peut créer un effet d’entraînement pour les enfants. Mais ce n’est malheureusement pas toujours gage de succès. Depuis plus de vingt ans, je fais beaucoup de tournées dans les écoles. Si elles ont aimé sa présentation, le fait de rencontrer une écrivaine peut provoquer chez les jeunes cette étincelle de curiosité qui va les amener à lire ce qu’elle a écrit. Il y a plusieurs avenues possibles pour se rendre jusqu’au plaisir de lire et ceux et celles qui s’y rendent ne le regretteront jamais. ♦

Duo Gauthier Giguère

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