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Le suicidé et son biographe

Coucher sur papier

« Personne ne peut créer seul dans son coin me répétait Pat. » Le narrateur du dernier roman de Bruno Gibert, Les forçats (L’Olivier, 2019), est plutôt circonspect devant l’évidence. Tandis qu’il tente de peindre seul entre les quatre murs de son atelier, s’interdisant toute distraction jusqu’à ce qu’une idée lui vienne, se cherchant une raison sociale et une identité artistique, et qu’il essaie de se débarrasser d’un vieux maître, figure tutélaire de son adolescence qu’on devine ringarde, amère et post-impressionniste, on voit se désagréger peu à peu sa mythologie romantique de la tour d’ivoire, de l’artiste maudit, de la solitude torturée qui le conduirait au sublime… C’est à cette époque qu’il rencontre Édouard Levé, jeune bourgeois cherchant à échapper au déterminisme familial qui lui a fait suivre une école de commerce. Lui aussi passe ses journées seul dans son appartement à tenter de trouver une forme artistique qui vaille la peine, une radicalité, s’essayant au monochrome fécal, s’émerveillant devant les cires de l’hôpital Saint-Louis représentant les gueules cassées de la Première Guerre.

Le roman raconte leur errance et leur cons-truction commune, comment ils renoncèrent à la peinture, comment l’un devint artiste conceptuel et l’autre romancier, et comment l’un des deux se suicida à quarante-deux ans, le 15 octobre 2007, quelques jours après que son éditeur a accepté le manuscrit de son dernier livre intitulé Suicide. En lisant le récit qu’en fait Bruno Gibert, je me demande naïvement lequel des deux a gagné. Celui qui est en vie ou celui que retient la postérité ? Puis me revient en tête Le naufragé de Thomas Bernhard, où le génie de Glenn Gould désespérait deux de ses camarades de conservatoire, conduisant l’un au suicide, l’autre à écrire sa biographie, et j’observe que chez Gibert, l’artiste légendaire et le suicidé sont le même.

On parle souvent des muses, quelquefois des maîtres, mais les sparring partners sont plus discrets. Certains couples mythiques sont de ces unions miroirs égotiques où chacun peut bénéficier de l’aura de l’autre pour rayonner dedans, et où l’émulation crée un langage commun, chacun étant le reflet de l’autre, sa jauge, son juge, son lecteur idéal, son défi à relever. L’art est censé préserver de la compétition, chacun persévérant dans son identité propre, on n’écrit pas les uns contre les autres. Pourtant, chaque année en septembre, je regarde avec un mélange de curiosité et de masochisme les livres qui sortent, à la recherche d’un déclencheur, d’une motivation à poursuivre… Le milieu littéraire, que nous fréquentons tous en prétendant qu’il nous fait horreur, a peut-être cette fonction de titiller notre désir, de stimuler notre créativité. Les groupes, les écoles, les communautés, servent à cela. Ce motif pluriel vient contrarier celui, romantique et coriace, de la tour d’ivoire. Il arrive que les sparring partners soient des amis, de cette amitié virile où l’on compare ses forces, mais ils peuvent aussi se détester. Dans tous les cas, ils vivent dans la même réalité socio-historique et constituent les uns pour les autres un public choisi, un niveau d’exigence.

Pour Bruno Gibert, passer ses journées avec Édouard Levé, c’est apprendre à être dans son époque, à être moderne. Ou, en l’occurrence, à y renoncer. À se fréquenter, tous deux abandonnèrent la peinture. Si l’on perçoit bien, à lire Les forçats, quelle fut l’influence de Levé sur Gibert, la réciproque est moins évidente. Ces relations peuvent-elles être symé-triques ? L’émulation suppose-t-elle l’admiration pour celui qu’on tente d’égaler ou de dépasser ? En art comme ailleurs, admirer c’est aussi vouloir manger l’autre, le dévisser de son piédestal, le surpasser, prendre sa place. Clamer son admiration pour un autre artiste, c’est toujours un peu vouloir le réduire à une ligne de notre propre notice biographique. Rendre hommage aux morts, c’est aussi les enfoncer dans leur tombe pour y danser plus énergiquement. Que se passe-t-il lorsque le sparring partner se suicide ?

Ce sont des sortes d’orphelins qui écrivent les hommages et les biographies, un ami endeuillé qui sait qu’il aura le dernier mot, qui a intériorisé le jugement de l’absent, qui en est aussi jalousement le dépositaire, comme un exécuteur testamentaire symbolique. Il peut dire : il aurait détesté, il aurait adoré. Arrabal, qui a perdu son père à quatre ans, aime dire un peu cyniquement qu’un père ne peut pas faire de plus beau cadeau à son enfant que de mourir en le laissant libre de se réaliser. En mourant, pourtant, il n’est pas rare que l’écrivain prenne toute la place, comme Édouard Levé. Réussissant sa mort comme une ultime œuvre conceptuelle, il est entré dans la légende, tandis que l’ami vivant se débat avec les aléas de l’existence.

Le suicide, « accident de travail de l’écrivain » selon la célèbre formule de Stig Dagerman qui s’y brûla aussi, est une manière — radicale — d’avoir le dernier mot. La fiction donne un sens à des événements qui en sont dépourvus et qui prennent, assemblés sous l’intention du scripteur, un air de suite logique, transformant le hasard en fatalité, l’existence en destin, la solitude en motif littéraire, la misère en dénuement, le désespoir en noblesse et le piétinement lancinant du quotidien en beauté épurée. Le dernier mot, c’est la seule arme de l’écrivain et même si ça ne rend pas heureux, c’est un réflexe de control freak, ça fait du bien, on a l’impression de garder la main. Bien sûr, on se prive du plaisir de la réception… C’est une jouissance narcissique d’imaginer le discours des autres sur soi après sa mort, leur sidération, leur peine, et enfin les mots qui nous objectiveront, comme on imagine, en écrivant un livre, ce que les lecteurs en diront.

Édouard Levé demanda à ses amis de se livrer à ces interviews posthumes de son vivant devant une caméra. « Avez-vous bien connu E.L. ? Comment était-il dans la vie de tous les jours ? Quelles étaient ses relations avec les autres ? Était-il aimé de ses proches ? Quels étaient ses principales qualités et ses principaux défauts ? Que pensez-vous de son art ? » Ses amis, mal à l’aise, se plièrent à l’exercice morbide quelques mois avant sa mort. Il n’exploita pas ces vidéos. Le suicide permet de juguler l’imprévu, de choisir la fin de l’histoire, d’être Dieu pour soi-même comme on l’est en fiction pour ses personnages… mais c’est aussi, paradoxalement, le moment où l’on devient le personnage du livre des autres. Il n’y a probablement rien de plus frustrant pour un écrivain que de devenir le personnage d’un livre écrit par un autre. De son côté, le sparring partner réduit en biographe n’a pas de meilleur sujet que cet autre dont il fut le compagnon de route. ♦

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