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Le chat de Schrödinger est queer

Le chat de Schrödinger est queer

La première œuvre de fiction du jeune dramaturge canadien Jordan Tannahill resplendit de sensibilité et d’intelligence alors que ce pourfendeur d’idées reçues s’attaque au vaisseau des vaisseaux, le corps.

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La première œuvre de fiction du jeune dramaturge canadien Jordan Tannahill resplendit de sensibilité et d’intelligence alors que ce pourfendeur d’idées reçues s’attaque au vaisseau des vaisseaux, le corps.

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Il est impossible de lire Liminal sans reconnaître au premier chef la salutaire obsession de l’auteur pour la «sentience» qu’il convient de définir comme la faculté de ressentir ou d’éprouver des phénomènes subjectivement. À notre époque, où le sujet se défait et se refait au sein de débats ontologiques qui s’organisent souvent en marge des forces vives pourtant les plus concernées, la voix de Jordan Tannahill souffle comme un blizzard revigorant sur nos esprits trop à l’équerre. Sans pour autant poser de nouvelles formes ou harnacher des rivières de sens originales, l’audacieux cofondateur de la galerie torontoise Videofag met en lien brillamment la question du corps à cette ample et salvatrice manière de voir engendrée par la mouvance queer ainsi qu’aux avancées en matière d’intelligence artificielle et à l’éthique qui les accompagne. Le grand mérite de l’auteur est de ne pas succomber à l’hypermodernité, c’est-à-dire qu’il ne renonce pas à interroger cette archéologie du savoir héritée du fait religieux, de la philosophie et de la psychanalyse. À l’aise avec les effets merveilleux de la grâce divine chez saint Augustin tout autant qu’avec les récits extatiques de la mystique sainte Thérèse d’Avila, convoquant la «matérialité de la mort» de Julia Kristeva, «le moment d’extase intolérable» de Georges Bataille ainsi que le «moment de la vision» de Martin Heidegger, Tannahill construit sa trame sans négliger le bouillonnement vitaliste qui caractérise les romans au sein desquels le «je» se manifeste avec autant de force et de perspectives.

Percevoir depuis l’embrasure

À l’entrée de la chambre de sa mère indisposée, qui ne se réveille pas, Jordan éprouve le flottement de l’absence, la mort qui infesterait subitement la vie. L’observateur qu’il est se constitue en grand démiurge puisqu’il «décide» s’il se trouve en présence d’un «corps sans personne» ou devant une personne immobilisée dans son corps. Pendant cette seconde de mise en cause radicale et de paradoxes qui prennent en feu, le fils revisite des pans significatifs de son existence, s’abandonnant tout entier au mystère du dévoilement de soi-même.

Il m’apparaît alors évident que tant et aussi longtemps que je resterai planté ici, tu ne peux pas être morte. Tu seras, à tout le moins, maintenue vivante par ta présence dans l’entre-deux, en étant à la fois dans l’incertitude de la vie et dans celle de la mort.

Le rythme du récit est assuré par une alternance adroite et incisive qui n’est pas sans rappeler la coexistence de l’esprit et du corps: des chapitres où Jordan revisite des souvenirs phares de sa vie avec Monica, sa mère, «l’observatrice enthousiaste» de son existence, et des chapitres au sein desquels nous nous immergeons dans ses amitiés, ses premiers pas au théâtre, la genèse déjantée de Videofag, son roadtrip aux États-Unis, son voyage au Mexique pour accompagner Gia qui va subir la castration qui a remodelé son corps telle une sculpture vivante, son mentorat à Londres auprès d’une compagnie qui emploie des robots comme acteurs, et, enfin, sa rencontre avec les vieux amis iconoclastes de sa mère qui provoque un désir d’éclairer les mystères de ses origines.

J’avoue que j’ai vécu l’aventure liminale

La posture de Tannahill est triplement liminale en ce qu’il s’intéresse aux seuils de la perception, aux individus qui échappent aux catégorisations et qui ont le courage d’habiter l’espace liminal et, en clef de voûte, à l’interaction de l’esprit et du corps, geyser philosophique et identitaire inépuisable. Ce premier roman apparaît clairement comme oscillant entre l’autofiction et la proposition romanesque «modernisée». Or, c’est justement l’autoréflexivité de Liminal qui en fait un objet de beauté aussi jubilatoire et étoffé. Comment s’insérer dans le monde et prendre son pied quand on suspecte tous les consensus hérités? Comment communier avec ses pairs lorsqu’on n’est pas traversé par les mêmes symboles, les mêmes spirales référentielles?

Mais alors que je me tenais là, dans le désert, à regarder le Burning Man, je me demandais quel sens avait pour moi son corps en flammes. Qu’est-ce qui était sacrifié, et au nom de quels péchés ou de quels espoirs? Quels messages sa fumée emportait-elle dans le firmament?

Lorsqu’on embrasse frontalement le sublime en fréquentant le champ gauche, lorsque le cœur avide des phénomènes nous heurte de plein fouet, lorsque des performances artistiques suscitent la conscience des corps, lorsque les expériences limites oxygènent la sphère spirituelle, lorsque des robots acteurs arrachent des larmes au public, lorsque l’on se fait administrer une fellation dans un bordel appartenant au Vatican, que reste-t-il du désenchantement?

Traduit impeccablement de l’anglais par Mélissa Verreault, publié avec flair et bon goût par l’équipe de La Peulade, Liminal de Jordan Tannahill nous extrait des dualités ineptes et repositionne l’aventure humaine en étreignant tous ses soubassements. ♦

 

Auteur·e·s
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Personne
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Auteur
Jordan Tannahill
Traduit de l'anglais (Canada) par Mélissa Verreault
Saguenay, La Peuplade
2019, 440 p., 27.95 $