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L'année de notre apparition

Éditorial

En 2020, Carole David a remporté le prestigieux prix Athanase-David, les recueils de trois autrices autochtones ont trouvé leur chemin parmi les grands succès de poésie au Québec, de nouvelles maisons d’édition et librairies ont vu le jour, des femmes ont pris leur place et fait leur marque dans le milieu littéraire, par leur militantisme assumé ou leur accession à des postes d’importance. Il y a eu aussi, nous le savons, beaucoup de sombre en 2020. Outre la pandémie qui a ravagé nos liens sociaux et culturels, c’est également l’année où les digues du silence ont craqué. L’année où de nombreuses personnes ont pris la parole publiquement et sur les médias sociaux pour dénoncer des agissements qu’elles ne voulaient plus taire.

Quand nous avons imaginé ce numéro dédié au travail des femmes en littérature, à leurs prises de parole, nous étions loin de penser que, de nos intentions premières, ce dossier prendrait une tout autre forme: celle de l’urgence. La grande majorité des textes de «femmes manifestes» nous sont parvenus beaucoup plus longs que prévu.

On nous demandait plus d’espace, plus de mots pour décrire l’indescriptible, le sale, le laid, l’impétueux; l’espoir et la solidarité aussi. Les impératifs éditoriaux nous commandaient de raccourcir, les autrices nous intimaient de trancher dans leurs textes, ne pouvant se résoudre à le faire elles-mêmes. Il nous aurait fallu couper, retrancher la douleur, stopper l’hémorragie, sublimer l’innommable pour sculpter «une forme littéraire». Nous avons répondu de la seule manière possible: en ouvrant les fenêtres, en éclatant les murs pour accueillir les mots et leurs salves, en laissant entrer l’air et le vent pour mieux respirer, au moins une fois. Ensemble.

Nous avons été frappées de constater que les propositions tendaient toutes vers une colère commune, saine et féconde, porteuse de changements et d’espoir pour l’avenir. Seules dans nos bureaux à la maison, nous avons été prises de vertige en les découvrant, en les commentant, en les éditant. La confiance que les écrivain·es ont déposée entre nos mains a été un puissant moteur d’émancipation.

Plutôt que de diriger les écrivain·es autour d’un thème choisi, nous leur avons suggéré des pistes d’écriture et donné carte blanche pour la forme. Le but affirmé: être les témoins, en même temps que vous, de ce qui occupe les réflexions et le quotidien des créateur·rices de ce numéro après une année pivot pour la suite du monde, une année où les femmes ont cessé d’être invisibles, de disparaître.

Nous croyons que la parole est mouvance. Nous croyons que c’est en groupe que nous pouvons trouver les mots justes. Nous croyons que la pensée n’est jamais figée et c’est pourquoi il est essentiel de donner à lire et à entendre les voix de cette vingtaine d’artistes qui composent «femmes manifestes». Chaque texte, chaque poème, chaque illustration est une manifestation furieuse, une bombe, un appel et une réflexion complexe sur la création et l’expression au féminin.

En cours d’édition, l’une des autrices nous a écrit qu’elle «craignait que le même point de vue se répète dans le dossier». Si la colère est commune, le résultat ressemble davantage à une chorale de voix étincelantes et solidaires, d’où émanent force et courage, fatigue et déchirures. Leurs langues fougueuses, engagées, éclairées ont sublimé le passé pour se projeter dans l’avenir et agrandir cette brèche ouverte depuis plusieurs décennies déjà – mais dont la cause est encore à défendre –, cette fêlure pour laquelle certain·es artistes travaillent sans relâche depuis les débuts de leur vie littéraire.

Des femmes se sont souvenues, malgré les agressions, malgré le meurtre de George Floyd, malgré le racisme systémique, malgré la mort de Joyce Echaquan, malgré le confinement qui a refermé le piège sur les femmes et les enfants victimes de violences conjugales, malgré l’acquittement de deux bonzes du show-biz, malgré les découvertes désastreuses de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, malgré la perte de leurs revenus, de leurs emplois, malgré les longues heures à l’hôpital, en CHSLD ou à s’occuper des enfants à la maison tout en maintenant un horaire de travail à distance… des femmes se sont souvenues que leur parole commune avait du poids et que créer était le meilleur moyen d’échapper à la douleur sauvage de la vie en société.

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