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La plus grande écrivaine du Québec

Chronique délinquante

Marie-Claire Blais a vingt-six ans quand elle publie Une saison dans la vie d’Emmanuel. Avec ce quatrième ouvrage, tout change pour elle. Ce roman la propulse à l’avant-scène de notre monde littéraire et de la francophonie, lui permet de remporter le prix Médicis en 1966.

Au moment de sa sortie aux Éditions du Jour, en 1965, je débarque à Montréal, tout barbouillé, après douze heures de train. Je me réfugie dans le premier appartement que je trouve, un sous-sol d’Outremont, me terre comme une petite bête frileuse qui n’ose plus quitter sa tanière. Heureusement, les cours à l’Université de Montréal me forcent à bouger. Je vis dans les livres, avec Sartre, Camus, Duras, Yourcenar, Hamsun et Faulkner. Je rature les textes qui deviendront L’octobre des Indiens, six ans plus tard.

Je découvre Marie-Claire Blais en 1970. Ce fut l’illumination avec Une saison dans la vie d’Emmanuel. Je ne jurais que par Tolstoï et Dostoïevski auparavant, convaincu que je devais apprendre le russe pour avoir le droit d’être écrivain.

Marie-Claire Blais me ramenait dans mon village, mon pays de bancs de neige, de messes et d’épinettes. Je suivais grand-mère Malvina vêtue de noir, les cheveux retenus par des dizaines d’épingles. Cette femme sèche, brusque, toujours de mauvaise humeur, sentait le camphre et je ne sais quoi. Mon autre grand-mère était encore plus farouche et belliqueuse. Almina jetait sa famille dehors, au mois d’août, pour sa brosse annuelle. Plusieurs jours à chanter, hurler, boire dans sa maison, seule derrière les rideaux tirés.

Voisins

Marie-Claire Blais, on aurait dit, avait visité de lointains voisins qui m’intriguaient, des familles isolées au bout des rangs. Elle me donnait des yeux. Je voyais pour la première fois ces enfants, comme des petits animaux qui longeaient les murs et se terraient sous les bancs. Des ombres que l’on pouvait perdre dans la neige avec le Septième, cet enfant qui, disait-on, possédait un don. Le septième de la famille avait quelque chose de singulier. Chez Marie-Claire Blais, il résiste à tout et traverse les épreuves sans être trop amoché. Et les hommes, toujours dangereux, vindicatifs, surtout avec un verre dans le nez. L’un de mes oncles a retourné la grande table, un jour de l’An, gâchant le festin de ma tante, semant les pleurs et les hurlements. Un fils avait osé le contredire.

La strappe tel un châtiment de Dieu. Ça tombait à onze heures pile le matin et à quinze heures en après-midi. Sur les mains, les dix doigts. Des heures à genoux dans un coin, jusqu’à ne plus être capable de me relever. Il fallait dompter les bêtes rétives que nous étions. Et la mort tellement noire quand elle s’avançait dans l’aveuglement de janvier, sur des chemins impraticables. La petite voisine ne viendrait plus jamais à l’école, ni l’imprudent étouffé dans un banc de neige ou un cousin emporté par la tuberculose. Le cercueil blanc glissait dans l’église avec les reniflements de ma tante qui pleurait à toutes les funérailles.

Inspiration

Marie-Claire Blais, je l’ai lue et relue, croisée à quelques reprises. Une écrivaine fantastique, certainement la plus grande du Québec, la plus percutante et la plus universelle.

Je m’attarde sur l’incipit d’Une saison dans la vie d’Emmanuel et c’est un pur délice. Le détail d’une fresque de Brueghel l’Ancien qui s’anime devant nous.

Les pieds de Grand-Mère Antoinette dominaient la chambre. Ils étaient là, tranquilles et sournois comme deux bêtes couchées, frémissant à peine dans leurs bottines noires, toujours prêts à se lever: c’étaient des pieds meurtris par de longues années de travail aux champs (lui qui ouvrait les yeux pour la première fois dans la poussière du matin ne les voyait pas encore, il ne connaissait pas encore la blessure secrète à la jambe, sous le bas de laine, la cheville gonflée sous la prison de lacets et de cuir…) des pieds nobles et pieux (n’allaient-ils pas à l’église chaque matin en hiver?) des pieds vivants qui gravaient pour toujours dans la mémoire de ceux qui les voyaient une seule fois – l’image sombre de l’autorité et de la patience.

Toute une vie de tâches, d’efforts, de prières, de colère et de résignation dans cette présentation. C’est déjà un aperçu de l’écriture qui va s’installer comme un continent à la dérive à partir de Le sourd dans la ville, en 1980, et donner l’incroyable fresque des douze volets de Soifs.

Et j’entends Rimbaud quand je relis cette phrase. «Immense, souveraine, elle semblait diriger le monde de son fauteuil.» L’écho des Poètes de sept ans: «Et la Mère, fermant le livre du devoir, s’en allait satisfaite et très fière, sans voir…» Jean Le Maigre et le Septième lisent dans les bécosses, écrivent des poèmes tout comme le petit révolté de Rimbaud aime «la fraîcheur des latrines» pour y imaginer «des romans sur la vie du grand désert, où luit la Liberté ravie».

Photo : Sandra LachancePhoto : Sandra Lachance

Monde

Et l’univers s’ouvre devant le bébé tout neuf. Le travail épuisant, le sexe imposé par l’homme, l’éloignement des mâles et des femmes (Grand-Mère Antoinette discute avec son gendre, mais ils ne sont jamais dans la même pièce), les enfants qui tombent du corps des mères comme une pomme à l’automne. La vie, la mort, le froid, la faim et la peur. La transgression par les livres et les caresses, la religion et la démence.

Dans mon roman Le voyage d’Ulysse, les descendants innombrables de grand-mère Allada se battent avec les chiens pour un bout de crêpe. Ils sortent directement de ce roman de Marie-Claire Blais. Avec Père Reproducteur qui passe ses jours et ses semaines à couper des arbres qui repoussent dans la nuit. Tout comme chez Blais, il est un danger et une menace pour les enfants et les femmes.

Audace

Quelle audace pour 1965! Madame Blais s’attaque à tous les tabous. La sexualité de Jean Le Maigre avec ses frères, le mysticisme d’Héloïse qui rêve d’être «ravie» par Dieu et qui finira au bordel, le prêtre qui profite de petits festins, la pédérastie dans les pensionnats, lieu de toutes les agressions et de toutes les perversions qui ont secoué la Grande Noirceur. Il y a aussi l’épouvantable exploitation des enfants qui sortent estropiés des usines.

Toute la Révolution tranquille frémit dans les épîtres de Jean Le Maigre, qui sonnent comme des gongs. Emmanuel sera l’élu. Il ne faut pas oublier qu’en hébreux ce nom signifie «Dieu est parmi nous». Il est celui qui va changer l’ordre établi, repousser les curés et entendre peut-être les femmes muettes jusque-là, celles qui n’ont jamais appris à dire non. Jean Le Maigre devient Jean le Baptiste, le précurseur qui secoue le monde par ses prophéties et prédit la venue du sauveur.

Ce roman marquant m’a redonné le Québec dans ses misères et ses échecs, ses peurs et ses tremblements, ses révoltes et ses espérances. Des pages époustouflantes comme celles où Grand-Mère Antoinette parle de sa résistance à son mari avec une fierté troublante. Véritable morceau d’anthologie.

Grand-Mère Antoinette nourrissait encore un triomphe secret et amer en songeant que son mari n’avait jamais vu son corps dans la lumière du jour. Il était mort sans l’avoir connue, lui qui avait cherché à la conquérir dans l’épouvante et la tendresse, à travers l’épaisseur raidie de ses jupons, de ses chemises, de mille prisons subtiles qu’elle avait inventées pour se mettre à l’abri des caresses.

Mes deux grands-mères ont mené un combat similaire. Elles parlaient souvent des «maudits hommes qui ne pensent qu’à la couchette».

Une saison dans la vie d’Emmanuel m’a poussé vers la littérature du Québec et l’écriture qui est devenue la mienne. J’ai ressenti un même plaisir et ce bel émerveillement, cinquante ans plus tard, en relisant la prose unique de madame Blais.

 


Journaliste, écrivain et chroniqueur, Yvon Paré a publié une quinzaine d’ouvrages, des essais, des romans, de la poésie et des récits. Signalons Le voyage d’Ulysse, prix Ringuet 2013 de l’Académie des lettres du Québec et du Salon du livre du Saguenay – Lac-Saint-Jean. On retrouve l’ensemble de ses chroniques sur <yvonpare. blogspot. com >.

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