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La parole de Dieu

Histoire

Depuis que j’écris, je cherche à savoir pourquoi je parle autant de ma sexualité. À présent, j’explique en entrevue que Dieu écrit à travers moi, mais les journalistes ne le retiennent jamais. Si j’évoque Dieu, c’est parce que moi, je n’ai rien à dire, mais qu’il y a bien quelque chose en moi qui m’ordonne d’étaler ma sexualité dans mes textes. C’est ma vocation. Quand je baise, ça me fâche d’être condamné à l’intimité. Ça me semble anormal de garder ces évènements pour moi. Je dois les rendre publics. Si je pense à mon intimité, je pense à tellement d’autres choses que la sexualité: mon téléphone, mes cahiers, mes poubelles. Un homosexuel ne devrait jamais faillir à son devoir. Il ne devrait jamais rien inventer, il ne peut pas se le permettre.

Baiser, c’est mon vrai métier. L’écriture, c’est juste un outil de travail. Si j’étais acteur porno, je serais filmé, je n’aurais pas besoin d’écrire. C’est le spectacle qui compte dans ma sexualité. De temps en temps, sur Grindr, l’univers m’envoie un signe qui me confirme que je suis sur la bonne voie:

Dommage être si beau mais réduit à un objet de désir et sexuel, beau contenant mais le contenu semble triste à connaître, retourne à ta plume ça permet de mieux penser et être créatif de son temps et sa personne, être réduit comme un pornstar attendant' ejaculation sa gueule, comme un déchet des hommes

Les hommes que je rencontre me posent parfois des questions. Ils se doutent peut-être qu’ils intègrent un projet qui n’est pas le leur. Mais ce ne sont jamais des artistes. J’évite les artistes, ils sont trop dans leur affaire.

— Qu’est-ce que tu fais dans la vie?
— Je suis écrivain.
— T’écris quoi?
— Des romans.
— Crime, je pense que t’es le premier que je rencontre.
— Ah ouais?
— De quoi ça parle?
— De ma vie sexuelle.
— Fait que là, tu vas-tu parler de moi dans tes livres?
— Ça se peut.
— Ben crime, lâche pas. Tu sais pas! Peut-être qu’à un moment donné tu pourrais être publié.

Peut-être qu’à un moment donné, ils pourraient entrer dans la littérature. Moi, j’évite la littérature homosexuelle. J’ai peur d’apprendre que je manque un tas de choses excitantes. Ou pire: j’ai peur de voir qu’un auteur gai a écrit une histoire hétéro. Un homosexuel ne devrait jamais faillir à son devoir. Il ne devrait jamais rien inventer, il ne peut pas se le permettre. J’en ai écrit plein, de fictions, moi aussi, pour me donner l’impression que j’accomplissais un vrai travail, mais c’était un coup d’épée dans l’eau. On ne me croyait pas. On me disait: «T’as tellement des bonnes idées.» Depuis que j’écoute Dieu, que j’ai arrêté de travailler dur et que je raconte juste la vérité, on peut me croire. Mon seul travail, désormais, c’est de relire chacune des phrases qu’il m’a dictées, et, si je tombe sur une phrase qui vient de moi, de l’effacer. Je ne réfléchis plus et j’entre dans ma vraie sexualité, inconsciente, mécanique, imprudente, spirituelle. Celle que je défends.

 


Antoine Charbonneau-Demers est l’auteur des romans Coco (prix Robert-Cliche 2016), Good boy et Daddy, publiés à VLB éditeur. Diplômé du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, il poursuit également une démarche en arts vivants.

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