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La machine écrit tous mes livres

Les questions restent, les réponses changent. Voici celles de Catherine Mavrikakis.

Questionnaire LQ

Les questions restent, les réponses changent. Voici celles de Catherine Mavrikakis.

Est-ce que le roman est mort?

Oui, depuis longtemps… La littérature aussi est morte. Elle n’a d’ailleurs pas existé très longtemps comme concept. Nous sommes bien au-delà ou en deçà du romanesque. C’est une question de temporalité, le roman, c’est long, cela se déploie, et nous avons du mal à vivre la temporalité de façon romanesque de nos jours. Mais je pense qu’il faut résister à son époque. Toujours. Et que nous sommes beaucoup à aimer ce qui est mort, ce qui paraît anachronique. Le roman est mort, mais son cadavre bouge encore et quand il sera bien mort, il n’en finira pas de nous hanter. Nous vivrons avec son spectre et l’héritage qu’il nous a préparé. On ne se débarrasse pas des morts très vite.

Ai-je une béquille littéraire?

Je n’ai pas de béquille littéraire. Je me lance toujours dans les textes avec l’impression que je vais me casser la gueule. De toute façon, j’aime les textes qui ne marchent pas parfaitement, qui vont de guingois, qui clopinent, qui boitent. Je n’aime pas les textes dont l’autorité viendrait d’un «c’est bien écrit». Même chez Proust, j’aime quand la phrase va de traviole et qu’après elle retombe mal sur ses pattes. Donc je ne vais jamais aller vers quelque chose qui m’aide à me tenir droite dans le texte ou à avancer avec aisance. Je vais chercher les obstacles, les empêchements. Alors oui, j’ai peut-être une béquille, comme on se met des bâtons dans les roues, pour que cela n’aille pas sur des roulettes, l’écriture.

Le pays dont je préfère la littérature?

L’Autriche, sans hésitation, parce qu’Elfriede Jelinek, Thomas Bernhard, Robert Musil, Josef Winkler, Hugo von Hoffmansthal, Joseph Roth, Karl Kraus, Rainer Maria Rilke, Christine Lavant, Stefan Zweig, Peter Handke, Ingeborg Bachman, Herman Broch, Friedericke Mayröcker, Marlen Haushofer, Elias Canetti, Vicky Baum, Susanna Kubelka et Anna Gneymer. Mais comme pour moi la littérature ne vient pas d’un pays mais d’une langue, je dirais toute la littérature de langue allemande et là, je ne recommence pas une autre liste ici.

Le livre qui fait partie intégrante de l’écrivaine que je suis devenue?

Je l’ai souvent dit: À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie d’Hervé Guibert, parce que Guibert y racontait son sida au jour le jour. J’ai vu l’importance de l’écriture pour la vie. Le désir de conjurer le mauvais sort. La littérature a permis à Guibert de jouer un rôle dans le monde, alors qu’il n’y avait plus rien à faire pour lui. L’écriture était une urgence. C’est ce que Guibert m’a donné à comprendre.

Si je n’écrivais pas, je…

… ne sais pas ce que je ferais de ma vie. Les journées seraient longues, mais je lirais peut-être plus. Je ne peux pas m’imaginer loin des mots, ce sont des petites bêtes, des fourmis de formes diverses que je dresse et qui finiront par me dévorer.

Comment je veux mourir?

Dans un roman, comme un personnage secondaire qui disparaît dans la trame narrative, sans laisser de trace et sans que le lecteur s’en aperçoive. Je voudrais simplement tomber hors du récit, avec discrétion.

Le mot, la devise, l’expression ou l’adage que je trouve le plus galvaudé?

Les mots, les expressions ne sont pas pour moi trop galvaudés. On les use, on les déforme, on les transforme sans respect, et c’est tant mieux. Il ne faut pas croire à une possible pureté des mots, ce sont des canailles qui de toute façon n’arrivent qu’à nous trahir. Mais un mot que je voudrais voir plus galvaudé, c’est le mot littérature. On ne l’emploie pas assez. On parle de roman, de poésie, de livre, beaucoup de livre, dans la journée du livre, le salon du livre, la vie des livres, le support des livres, la disparition des livres. Mais littérature, c’est un mot que l’on ne veut pas employer. Il faudrait apprendre à l’utiliser à tort et à travers, le faire revivre un peu. Un mot qui a aussi totalement disparu, c’est le mot génie. On n’est plus génial de nos jours ou quoi? Ou faut-il tout réduire à la volonté et au travail?

Photo : Sandra LachancePhoto : Sandra Lachance

 

Ma drogue favorite?

Les mots. Un de mes amis, qui était d’ailleurs dealer de drogues, me disait toujours avec tristesse que je n’avais pas besoin de sa camelote parce que je me droguais aux mots. Ce n’était pas tout à fait vrai, mais je suis d’accord avec l’idée générale. Je me grise de mots. Des mots des autres surtout. Ceux que je lis, ceux que j’entends. Je me réveille souvent la nuit avec une phrase à l’esprit, une phrase entendue dans la journée, et je me mets à l’analyser, à la peaufiner, je ne peux plus dormir ou alors je me berce de cette phrase pour me rendormir. Je crois à la force performative du langage, à des mots-sésame-ouvre-toi, aux sorts lancés et surtout aux «contre-sorts». Oui, les mots ont la capacité de me rendre high, de me sortir de ma mélancolie ou de m’y replonger. Les jours sans mots, je vais mal, je tombe dans une très grande neurasthénie. Je suis droguée au langage.

J’ai peur de…

... connaître tous les récits. D’avoir lu tous les livres (parce que la chair est triste hélas!, comme l’a dit Mallarmé) et de savoir à l’avance comment les histoires, la mienne, celle des autres, vont finir. Dès le début, je vois ce qui peut arriver dans une histoire d’amitié ou d’amour (et ici, je ne parle bien sûr pas seulement des livres). Avec l’âge, cette connaissance devient plus profonde. J’ai peur de me désintéresser de l’existence, parce que je l’ai trop pressentie, trop lue, trop comprise. «Been there, done that», dit-on en anglais. J’ajouterais: already read that book. Cela me terrorise.

Mon pire et mon meilleur souvenir d’écriture?

Mon pire souvenir d’écriture est quand j’ai six ans et que je dois utiliser une plume pour la première fois. Immédiatement j’appuie trop fort et la plume se met à cracher une encre bleue avec laquelle j’écris mon nom qui ressemble à un gros pâté. Le meilleur souvenir d’écriture a eu lieu quand j’ai acheté un ordinateur. Les mots me semblaient venir de la machine. C’étaient les touches qui dirigeaient mes doigts. Cela n’a pas cessé… La machine écrit tous mes livres.

Est-ce que je lis les critiques de mes livres?

Pourquoi? Je lis parfois les critiques de mes livres. Mais pas très souvent. Je ne sais pas pourquoi. Mais je me dis que cela ne m’est pas adressé. C’est pour les gens qui veulent me lire, pas pour moi. Parfois, je lis les textes universitaires sur mes livres. Et là, je suis toujours en colère contre moi. Il me semble que j’aurais dû faire quelque chose de moins évident, de plus compliqué. Cette façon de réduire les choses à une problématique ou encore à un écho du social m’ennuie, m’irrite, mais je me dis que c’est de ma faute tout cela. Il faut que j’apprenne à être illisible. Je suis sûrement trop claire…

Y a-t-il une autre manière d’écrire que sous la contrainte?

Oui, il y a parfois des textes qui sont écrits dans une espèce de folie, en quelques jours, dans une sorte d’illumination, de révélation. Je pense que Duras écrivait ses textes dans cette précipitation, dans cette incandescence. Cela m’est arrivé pour un ou deux textes. Je ne pouvais pas les quitter, j’étais bouleversée par eux. Ces états de grâce, même furtifs, sont ceux que je recherche à travers les contraintes. Je veux que tout à coup le texte me dépossède de moi-même. La contrainte est là pour trouver la grâce…

Avec quel écrivain·e, mort ou vif, voudrais-je prendre un verre?

Pour lui dire quoi? Je ne veux pas prendre un verre avec les écrivains. Les écrivains ont peu de rapport avec leur œuvre, je ne le sais que trop. Heureusement d’ailleurs. Donc, je ne veux pas connaître les écrivains. Et puis, je suis d’une timidité maladive, que je tente de maquiller par une parole très dense. Je serais paralysée devant Elfriede Jelinek ou Carson McCullers. Parfois pourtant, je vais prendre un verre avec des gens que j’aime qui sont poètes, romanciers, essayistes. C’est quand même mon monde, le monde littéraire, que je le veuille ou non. Souvent, je vais partager des moments avec des femmes qui écrivent. Et nous parlons littérature, mais ce sont avant tout des êtres que j’aime, pas seulement des écrivaines.

L’écrivain·e dont je suis jalouse…

Je ne suis pas jalouse des écrivains, parce que je sais combien ils ont sacrifié à l’écriture, et je sais qu’il n’y a pas de quoi être jalouse de ces sacrifices. Proust le dit bien, même s’il pense que l’amitié et l’amour sacrifiés pour le temps de l’écriture sont moins importants que la tâche de l’écrivain. Je pense ici à ce livre de Thomas Mann, Maître et chien, et au moment des promenades avec Bauschan que Mann évoque. Le temps de l’écriture est-il plus précieux que le temps des balades avec le chien? Je ne sais pas. Mais ce que je sais, c’est qu’écrire est un travail qui demande un sacrifice sans retour immédiat ou même à long terme. Alors, je ne peux pas être jalouse de qui que ce soit qui a donné son temps et sa vie à cela.

Qu’avez-vous à dire pour votre défense?

Elle aura su former, malgré son peu de talent, de bons écrivains.♦

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