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La force de contempler sa solitude

Questionnaire LQ

Est-ce que le roman est mort?
Non, mais l’art d’écrire un roman demeure un travail difficile, car l’écriture est un art et doit éloigner toute tentative de facilité, il faut surtout connaître les êtres humains et savoir parler d’eux avec intelligence, apprendre à révéler ce qu’ils sont, à travers la mouvante expérience de leurs vies. Et cela vient d’une connaissance et d’une expérience profondes.

 

La qualité que je préfère chez mon éditeur?
La bonté, la douceur, la gentillesse. Jean Bernier, comme éditeur littéraire, est une présence extraordinaire. Nous recevons tous beaucoup de lui, nous sommes ses amis, il est un frère, pour chacun de nous, il nous apprend aussi la rigueur, la patience, dans notre travail. Sa grande fidélité à travers le temps est un appui merveilleux.

 

Le pire défaut de mon éditeur?
Sa générosité, peut-être. Mais ce n’est pas un défaut, c’est une façon d’être toujours disponible à l’autre.

 

Ai-je une béquille littéraire? Si oui, laquelle?
Je ne crois pas, mais doutant de tout, pendant le temps de l’écriture d’un livre, je peux avoir besoin parfois que le travail soit lu par un ami ou une amie. C’est d’un réconfort énergique de sentir ainsi quelqu’un près de la matière du livre, du travail toujours incertain de l’écriture, c’est comme avoir près de soi un compagnon de voyage. Mais en général, quand on écrit, il faut être seul, avoir la force de contempler cette solitude pendant une longue période de temps.

 

À quoi sert un éditeur?
Que ferions-nous sans leur courage et leur vigilance? Sans la confiance que font à leurs auteurs les éditeurs qui les publient? Pascal Assathiany prenait ainsi de grands risques en me publiant chez Boréal, de même que René de Ceccatty au Seuil, comment aurais-je traversé sans leur persévérance, leur foi en l’écrivain, la longue écriture de toute la série de Soifs, laquelle semble si exigeante pour le lecteur, bien qu’il s’agisse de tableaux contemporains de nos vies, ces vies étant incarnées par des personnages réels, très liés aux événements de notre temps (les tristes manifestations du sida, ou les guerres récentes, qui paraissent être là en permanence), événements que nous aimerions oublier, mais qui malgré tout affligent notre conscience, cela à travers une existence quotidienne tourmentée et harcelée par les inquiétudes bien réelles sur l’avenir, la survie de l’humanité, qui nous hantent tous, quand malgré tout, ce qui triomphe, c’est une joie de vivre dont nous ne pouvons nous priver, car cet amour instinctif de la vie est en chacun de nous, tel le rayonnement du soleil défiant toute noirceur. Parmi ces grands éditeurs d’une exemplaire solidarité envers leurs écrivains, il y eut dans les années 1960 l’étonnant Jacques Hébert [NDLR: Jacques Hébert a fondé les Éditions du Jour en 1961] qui semble nous avoir tous mis au monde, les uns après les autres, poètes et romanciers, nous lui devons tant, son dévouement envers ses auteurs était prodigieux, toujours risqué, je ne puis oublier qu’après quatre refus de publication dans les maisons d’édition québécoises, il fut le premier à avoir l’audace de publier Une saison dans la vie d’Emmanuel en 1965. C’était un homme d’une générosité folle, passionnée, il fut l’Éditeur rêvé, choisi, celui qui publierait les grands auteurs que nous admirons aujourd’hui, Victor-Lévy Beaulieu, Nicole Brossard, Michèle Mailhot, Roch Carrier, Hélène Ouvrard, et tant d’autres, c’était un homme dont l’esprit était libre, ouvert à la création, et à tous les arts.

 

Le pays dont je préfère la littérature?
On ne peut choisir, car la littérature universelle est un immense trésor dans lequel nous puisons sans cesse, en plus qu’elle apporte chaque jour une découverte tant elle est inépuisable, et secourable aussi, surtout par ces temps dangereusement bouleversés que nous traversons où le mot écrit est en péril. J’ai essayé d’exprimer un peu de ma crainte pour cette pensée de l’écrivain, sa liberté devant l’avenir, le danger que représente la censure, dans certains pays, dans Le festin au crépuscule, l’un des livres de la série de Soifs où, à une réunion internationale d’écrivains se réunissant pour invoquer un monde sans guerres, un monde enfin pacifique, plusieurs écrivains sont empêchés de venir à cette réunion, ou bloqués aux frontières, ou torturés, tués, dans leur pays où ils sont opprimés, emprisonnés ou détruits. Ainsi j’aime la littérature de tous les pays, dans la mesure où nous y avons accès. Mais nous le savons, des femmes, des hommes meurent chaque jour ou sont torturés et emprisonnés lorsque leurs livres rencontrent l’impitoyable censure de leurs pays. Nous ne pouvons oublier ce que coûte notre liberté d’écrire pour ceux qui en sont dépossédés.

 

Le livre qui fait partie intégrante de l’écrivaine que je suis devenue?
Il y en aurait trop à nommer. Mais en voici quelques-uns: Sanctuaire de Faulkner, Le procès de Kafka, Promenade au phare de Virginia Woolf, Les possédés de Dostoïevski, Les chambres de bois d’Anne Hébert, Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, L’Océantume de Réjean Ducharme. Mais la liste serait très longue.

 

Si je n’écrivais pas, je…
Peut-être aurais-je aimé être peintre, ayant une sœur très douée qui est peintre, je vois combien ce choix de l’art, dans une vie, peut être difficile. Tant de choix auraient pu être séduisants, l’étude de la philosophie, du droit, tout ce qui concerne l’amélioration de la vie sociale, la protection que peut apporter la justice.

 

Mon personnage fictif préféré?
Aliocha, dans Les frères Karamazov, c’est un être bon et charitable qui veut sauver sa famille de la destruction, et du mal qu’ils font aux autres. Pourtant, il n’y parviendra pas. Et c’est cet échec devant l’ambiguïté du mal, du crime, qui le rend si touchant. C’est une figure innocente qui rayonne, bien qu’autour de lui tout soit infernal. Sa force est dans l’amour qu’il offre à tous, sans les juger. J’ai un personnage qui lui ressemble dans le deuxième livre de la série de Soifs, le bouddhiste Asoka qui est un moine itinérant, et qui va à travers le monde, tenter de guérir ou l’apaiser par ses dons spirituels les blessés de toutes les guerres, surtout les enfants et les soldats. On ne sait s’il peut réussir cette entreprise d’humanisme, mais il est là qui travaille en secret pour un monde plus éclairé. Aliocha aussi a pitié des enfants, ceux qui sont atteints de maladies incurables et qu’il visite dans leur froide maison, en hiver. Il tente de consoler les parents, il fait l’offrande d’un chien à l’un de ces enfants tuberculeux, il guérit à sa manière, par des paroles douces, la chaleur de son âme. Aliocha, par son amour de l’humanité, est un être inoubliable. Nous pouvons tous le rencontrer dans le cheminement de nos existences.

 

Comment je veux mourir?
Il ne faut pas penser à cela. Seule la vie est précieuse. Nous le savons tous et les écrivains du monde entier l’ont bien exprimé, la mort est la plus grande injustice faite à l’être vivant, même le plus petit des animaux en ressent l’effroi et en subit la souffrance.

 

J’ai peur de…
Comme tous les autres, j’ai peur du délire politique, de la folie meurtrière des armes pour notre destruction.

 

Votre pire et votre meilleur souvenir d’écriture?
Une saison dans la vie d’Emmanuel, que j’ai écrit aux États-Unis en même temps qu’un livre moins connu, plus américain, David Sterne, pendant la révolte des étudiants des années 1960, en pleine métamorphose sociale aux États-Unis. Je crois que ce livre, David Sterne, en fut très marqué.

 

Est-ce que je lis des critiques de mes livres? Et pourquoi?
Oui, j’aime que ces critiques soient lucides, clairvoyantes, cela arrive parfois miraculeusement. Il y eut dans les années 1980 une critique admirable de Paul West, écrivain américain que j’admire, dans le New York Times pour Le sourd dans la ville, dans l’admirable traduction de Carol Dunlop, Deaf to the city; c’était si profond et juste, il avait une compréhension si sensible des personnages, j’en étais bouleversée.

 

Y a-t-il une autre manière d’écrire que sous la contrainte?
Non, je ne crois pas. Il faut être discipliné, c’est essentiel, et tenir à cette discipline quotidiennement, et il y a tant de tentations pour résister à cette forme de discipline.

 

Je voudrais prendre un verre avec quel écrivain, mort ou vif pour lui dire quoi?
Robert Lalonde, quel écrivain avant tout poète de l’instant, portraitiste des vivants et des disparus, un écrivain fabuleux.

 

L’écrivain dont je suis jalouse?
Elsa Morante, j’aurais tant aimé la connaître.

 

Que lira-t-on sur votre épitaphe?
Je n’en sais rien.

 

Qu’avez-vous à dire pour votre défense?
Les écrivains sont des âmes voyageuses. ♦

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