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La difficulté d'être seule

La difficulté d'être seule

La solitude féminine est un motif inépuisable dans la tradition littéraire nouvellistique autant que romanesque. En s’inspirant d’expériences ordinaires souvent tues, Nous sommes bien seules renouvelle le genre avec talent.

Nouvelle

La solitude féminine est un motif inépuisable dans la tradition littéraire nouvellistique autant que romanesque. En s’inspirant d’expériences ordinaires souvent tues, Nous sommes bien seules renouvelle le genre avec talent.

Que l’on pense à l’obsession de Balzac pour la femme abandonnée, à la désolation de la Bovary de Flaubert, à Boule de Suif de Maupassant, Gervaise chez Zola ou Thérèse Desqueyroux de Mauriac, sans parler, un peu plus près de nous, du destin tragique de la Grande Claudine et d’autres femmes ostracisées, isolées, esseulées du Torrent d’Anne Hébert.

À sa manière, Julie Bosman fait entrer les personnages de son premier recueil de nouvelles dans cette grande thématique, avec cette différence que l’auteure avait un angle précis: elle cherchait des témoignages sur la solitude «ordinaire», c’est-à-dire un regard apaisé sur cet état, une expérience de longue date de la vie en solo. «Celle que je voyais de ma mère et de ses amies, pas celle tragique qui fait la une des journaux. Ces femmes-là, on n’en parle jamais», dira-t-elle en entrevue à La Presse (2 avril 2017).

Journaliste, Bosman s’est inspirée d’entrevues qu’elle a menées auprès de femmes de tous âges et qu’elle a transmuées en véritables nouvelles d’un réalisme troublant, tant elles touchent aux cordes sensibles de la misère au féminin.

Les quinze brèves nouvelles donnent la parole à des femmes jamais nommées autrement que par leur lien familial de grand-mère, mère, fille, ou petite-fille. Le tout commence fort doucement avec «Je suis aimable», mais cette douceur est trompeuse. La narratrice est seule depuis dix ans au milieu de sa vie, à quarante-quatre ans. Elle réfléchit à son célibat et à l’incompréhension qu’il suscite chez les gens qui l’entourent. Pourtant, elle se dit qu’elle est aimable, façon subtile, j’imagine, de se dire qu’elle aurait pu être aimée.

Le poids du réel

Certaines de ces femmes cherchent à se montrer à la hauteur, sans grand succès, tant la solitude leur pèse. Dans «Longtemps, je n’ai pas su», la narratrice raconte qu’elle voulait bien faire, mais qu’elle «fai[sait] tache sur le portrait policé de la famille parfaite». Elle évoque sa mort qui, bien que symbolique, renvoie à son enfermement, à sa folie, tout relative, car elle a conscience de «la force des lignées [qui la relient] à toutes les femmes de l’humanité». Un peu dans le même ton, dans «Dis-moi qui je suis», une femme ne parvient pas à combler le vide laissé par la mort de son amoureux, malgré tous ses efforts. C’est à un arbre qu’une femme s’adresse dans «Me siento heroicamente libre», à un beau pommier, dont elle fait son confident et ami après que son mari l’ai laissée pour une autre — en écho à la poésie de Gilles Hénault citée en épigraphe: «Sois un arbre [...] et trouve ta vérité dans la terre où tu croîs.» Dans «Mignonne, une chance», la femme trouve cette fois consolation auprès de sa petite chienne.

C’est la découverte de son homosexualité à neuf ans qui paralyse celle qui, dans «J’ai trouvé le courage», ne se trouve pas normale et croupit dans sa solitude. Jusqu’au jour où, à trente ans, elle pense pouvoir «aimer cette chose qui cloche [... son] inquiétante étrangeté». Pour elle, un des rares cas de figure presque heureux du recueil, la solitude sera bientôt rompue. «Votre mère a un corps» apparaît comme une autre nouvelle où le bonheur est possible. Une femme de soixante-neuf ans révèle à ses enfants qu’elle a été comblée, même après son divorce, avec deux amants grâce à qui elle a «mené une vie remplie, riche, heureuse». Ailleurs, ce n’est que bien après qu’une grand-mère peut expliquer à sa petite-fille, pourquoi elle n’est plus avec son mari et comment ils se sont retrouvés dix-sept ans après leur divorce («Je nous aime»). Un beau récit de consolation.

Pour la grand-mère de «Personne n’a eu de regard pour moi», la vie a été moins généreuse. Elle accompagne sa petite-fille pour les retrouvailles avec son père et se sent tout émue quand elle le voit caresser la joue de sa fille, chose qu’elle-même n’a jamais connue. «Dans la brise fraîche de l’avant-nuit» illustre un peu le contraire: dans une banlieue de Montréal-Nord, une femme d’origine haïtienne se rappelle sa belle relation amoureuse avec son mari chilien mort subitement, tout en se consolant, bien que difficilement, car elle survit «[s]ans lui, dans le souvenir [d’eux], et avec [leurs] enfants nés de [leur] amour»: «C’est une joie douloureuse que je ressens, mais une joie, certes, oui.»

Misère morale et résilience, avec des moments de désespérance et d’espoir, ce recueil sur la solitude féminine, écrit dans une langue belle et limpide, sans larmoiement, représente un moment important pour la nouvelle québécoise de par sa manière à mon sens inédite de transmuer la manière journalistique de l’entrevue en nouvelle en bonne et due forme. Et en tout ce qu’il y a de plus littéraire.♦

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Julie Bosman
Montréal, Leméac
2017, 104 p., 12.95 $