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La beauté de la résilience

La beauté de la résilience

Publié à l’origine chez Arsenal Pulp Press en 2017, fort bien traduit de l’anglais par Christophe Bernard, Scarborough dresse un portrait réaliste et sombre, mais jamais misérabiliste, du quartier du même nom de Toronto.

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Publié à l’origine chez Arsenal Pulp Press en 2017, fort bien traduit de l’anglais par Christophe Bernard, Scarborough dresse un portrait réaliste et sombre, mais jamais misérabiliste, du quartier du même nom de Toronto.

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Le livre de Catherine Hernandez, professionnelle de la scène et autrice queer aux origines chinoises, indiennes, espagnoles et philippines, apparaît à priori comme l’histoire d’un microcosme où la consommation de drogues, la prostitution, la pauvreté abjecte et la misère multiforme sont les grands éléments et moments « [d’u]ne journée tout ce qu’il y [a] de plus normale ». Toutefois, ne considérer une telle œuvre que sous cet angle est éminemment réducteur. Ce roman choral met en scène une kyrielle de personnages complexes et riches formant une mosaïque culturelle et identitaire impressionnante.

Vies précaires

Parmi ceux-ci, mentionnons Sylvie Beaudoin, une jeune Autochtone qui a « appris très tôt à jouer par [elle]-même » et qui est devenue trop vite une adulte parce qu’elle a été délaissée par son père, un parieur hippique victime d’un grave accident de voiture, et par sa mère, accaparée par les soins qu’exige Johnny, deuxième enfant du couple. Pour sa part, Bernard « Bing » Espiritu, rejeté par son père ainsi que par ses camarades de classe, qui le trouvent « moche et gros », rêve d’« être un saint ». Intelligent, surdoué même, surprotégé par sa mère d’origine philippine, Bing n’aspire qu’à s’accepter, qu’à être accepté, qu’à faire partie de cette grande communauté qu’est la société : « Je suis aimé. Je serai toujours aimé. Je suis parfait comme je suis. » Doté d’un esprit vif et pénétrant, il sait pertinemment que le chemin vers la plénitude et la sérénité est long et tortueux, notamment en raison de sa différence sexuelle : « Je m’imaginais souvent la texture des lèvres gercées de Hakim contre les miennes. Ce que ce serait de nous attarder au bas du toboggan, juste nous deux, petite boule d’amour naissant. » La romancière représente avec finesse et justesse les premiers émois homosexuels à l’orée de l’adolescence, évitant les clichés éculés comme le sentimentalisme de bon aloi. Enfin, ce portrait des principaux protagonistes serait incomplet sans Laura Mitkowski : abandonnée par sa mère, elle a faim de nourritures terrestres et d’amour, ce qu’elle ne trouve pas chez Cory, une « racaille blanche pure laine », un voyou raciste et alcoolique qui a autrefois fréquenté « des gars au crâne rasé » et qui tente désormais d’assumer, sans grand succès, son rôle de père.

L’esprit d’une communauté

Nous, les enfants à peau brune qui avons un parent et demi, et dont les frères et les sœurs que nous ne voyons qu’en photo n’ont pas le même père, nous qui appelons nos grands-mères « maman », qui touchons les mains de notre père à travers le plexiglas.

Ainsi pourrions-nous décrire ces vies précaires pour qui rien n’est assuré, pas même le présent (et encore moins le futur). Cela dit, les enfants, tous inscrits à l’école publique de Rouge Hill, sise dans le quartier de Scarborough, peuvent compter sur Hina Hasani, animatrice du programme de littératie au sein de cette institution. Autre figure centrale du roman, elle est ni plus ni moins le lien entre ces laissés-pour-compte, celle qui leur redonne un peu d’amour-propre ainsi qu’une certaine forme de dignité et qui leur permet, entre deux collations et un exercice visant à l’apprentissage de la langue, d’accéder à une autre voie que celles qu’ils ont connues jusqu’à maintenant, de trouver leur propre vérité. En dépit du fait qu’elle doit composer avec une administration davantage préoccupée par « l’information logistique, statistique et insensible » de même que par les impératifs financiers, Hina s’impose comme la figure centrale d’une communauté plurielle qui entend prendre sa place dans l’espace public et transcender la misère.

Le plaisir du texte

Scarborough est un plaisir à lire en raison des nombreux personnages très attachants. Ainsi, autour de Sylvie, Bernard, Laura et Hina gravitent d’autres « êtres de papier » : Victor, injustement arrêté parce qu’il est Noir ; Clive, un homme marié multipliant les rencontres sans lendemain avec d’autres hommes. Leurs vies sont « un triste mélange de malchance et de mauvais choix ». Ces protagonistes ont néanmoins leur importance dans la diégèse : récurrents, ils sont les fondements d’une architecture romanesque savamment construite. En effet, d’un chapitre à l’autre, les liens ainsi que les références tantôt subtils, tantôt explicites se multiplient, créant une continuité sans faille.

Roman de la différence, tout comme les œuvres d’auteurs tels que Ying Chen, Sergio Kokis, Dany Laferrière et Régine Robin, qui ont mis en scène la diversité culturelle, Scarborough est également centré sur des questions cruciales comme la sexualité et l’intersectionnalité. Ne serait-ce pour cette raison, il est impératif de le lire. ♦

Auteur·e·s
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Auteur
Catherine Hernandez
Christophe Bernard
Montréal, XYZ
2019, 300 p., 25.95 $