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Fragments d'un continent

Dossier

Extraits de Nous sommes un continent. Correspondance mestiza1

 

 

Montréal, 9 juillet 2018

Cher ami,

[…]

Te souviens-tu qu’après la lecture de notre correspondance, à Toronto, une éditrice nous a demandé si nous pensons aux personnes qui inspirent nos histoires, quand nous écrivons, celles qui, disait-elle, «ne lisent peut-être pas nos textes»? Elle semblait penser à nos familles respectives et aux communautés marginalisées que nous avions évoquées; elle cherchait à savoir si la culpabilité (ou la honte du transfuge, comme le suggère Annie Ernaux) influence notre création ou sa portée. Tu as répondu sur un ton très juste, sans appel, que notre correspondance traite davantage des obstacles posés par celleux qui détiennent le pouvoir dans le milieu universitaire et le monde de l’édition. Ce ne sont pas les personnes que nous représentons dans la fiction qui «détournent nos histoires», mais celles qui (comme elle) décident de leurs orientations.

Tu avais raison: les atravesados et atravesadas dont parle Anzaldúa, et auxquel·les je me réfère dans ma dernière lettre, ne m’empêchent pas d’écrire: ils et elles me portent. Néanmoins, l’éditrice n’avait pas tort d’évoquer la culpabilité et ses corollaires (la honte, le sentiment d’être en dette), puisque je les ai moi-même évoqués lorsque j’ai rappelé que les frontières qui me limitent ne sont que «symboliques». Contrairement à celleux qui doivent affronter une mer, un désert ou un mur, je ne mets pas ma vie ni celle de ma fille en danger. Même s’il n’est pas utile ni pertinent de hiérarchiser les oppressions, comme tu le dis, je n’ai pas pu m’empêcher de répondre à mon tour à l’éditrice en évoquant ce que j’avais vu le matin même et la veille, sur les réseaux sociaux: Trump séparait désormais les enfants des familles migrantes de façon éhontée et ostentatoire, il montrait à la face du monde la violence de l’État-nation. En un mois, plus de deux mille enfants de réfugié·es avaient été séparés de leur famille pour être emprisonnés dans des camps. Je trouvais qu’il était important (que c’était notre devoir, peut-être) de le rappeler, de le nommer publiquement.

Or, le jour suivant, Facebook me montrait l’image incroyable de cette petite fille (la mienne?) qui pleure devant sa maman, les mains du policier sur son corps qui ressemble au mien, cette présentatrice qui pleure en annonçant les nouvelles, la couverture du Times où Trump apparaît debout sur fond rouge devant la même petite fille en pleurs: comment réagir à ce flux incessant d’images et de commentaires, d’histoires d’horreur et de jeux médiatiques complaisants? Comment dénoncer et raconter profundamente, par où commence la violence sur nos corps?

La semaine d’avant, j’avais lu l’excellent essai de Valeria Luiselli qui relate son travail d’interprète auprès des enfants qui traversent la frontière seuls à onze, treize ou seize ans. Des enfants du Honduras, du Guatemala, des enfants comme ceux que j’ai côtoyés pendant l’année où j’ai vécu en Amérique centrale, il y a plus de quinze ans. Luiselli explique comment la notion de «crise migratoire», qui renvoie à l’afflux soudain d’enfants réfugiés aux États-Unis, est ancrée dans une histoire vieille de trente-cinq ans. Tu la connais probablement, mais je la retranscris ici, tant les mots de Luiselli sont précis et éloquents.

Cette histoire croise le destin de deux gangs, la Mara Salvatrucha 13 (MS-13) et le Barrio 18 (ou Calle 18)…

Les deux gangs sont nés à Los Angeles dans les années 1980 […]. Les membres originaux du Barrio 18 étaient des Hispaniques de la deuxième génération qui avaient grandi dans la culture gang de L.A. La MS-13 était à l’origine une petite coalition d’immigrés du Salvador qui avaient cherché l’exil aux U.S. pendant la longue et impitoyable guerre civile salvadorienne (1979-1992), au cours de laquelle le gouvernement, dirigé par l’armée, a systématiquement massacré les groupes d’opposition de gauche […]. Le principal allié de ce gouvernement, découvrons-nous (et aurions-nous dû prévoir) était les États-Unis. L’administration Carter et, peut-être plus activement, l’administration Reagan avaient financé et fourni diverses aides au gouvernement qui massacrait à tour de bras et poussait tant de personnes à l’exil. Un cinquième environ de la population du Salvador s’était enfui. Nombre de ceux qui avaient demandé l’asile s’étaient retrouvés avec le statut de réfugiés politiques aux États-Unis – parmi eux, environ trois cent mille à Los Angeles2.

Luiselli continue en rappelant que plus tard, en 1990, les politiques étatsuniennes et les programmes anti-immigration ont conduit à des expulsions massives de ressortissant·es d’Amérique centrale. Parmi elles et eux, des milliers de membres de la MS-13 qui terrorisent à leur tour les populations salvadorienne et hondurienne, et forcent l’exil des enfants vers le Nord. «Toute l’histoire, conclut-elle alors, est un absurde cauchemar circulaire.» L’essai, qui relaie la parole de dizaines d’enfants rencontrés par Luiselli, a été publié en 2017, mais la violence exercée sur les enfants de notre continent remonte évidemment à plus loin encore et trouve des échos dans l’Opération Condor, l’impérialisme et la colonisation. Bien avant la «tolérance zéro» de Trump et la photo conmovedora de la petite fille en pleurs, nous séparions des Autochtones de leur famille au Canada, des bébés de couples militants étaient enlevés et donnés à des familles de militaires en Argentine, des enfants étaient enrôlés de force dans les groupes paramilitaires colombiens, d’autres faisaient la manche au Brésil, au Mexique ou au Nicaragua; des milliers d’adolescentes sont enrôlées de force dans le travail du sexe en République dominicaine et au Venezuela.

Comment raconter toute la complexité de ces histoires dans un post Facebook, comment faire pour que la photo de la petite fille en pleurs ne soit pas oubliée comme celle d’Aylan Kurdi, cet enfant mort sur les plages de Turquie et qui a ému la planète en 2015? Un commentaire Facebook (n’ayant récolté qu’une dizaine de «j’aime») rappelait que «dans les médias et l’essentiel du discours politique, le mot "illégal" prévaut encore sur "sans-papiers", de même que le terme "migrant" l’emporte sur celui de "réfugié". Nous interagissons du bout des doigts, soutenait l’internaute Gabriel Landry, sans réellement nous salir les mains. Rares sont les récits qui font l’effort d’aborder la question sous un autre angle».

De tous les commentaires Facebook que j’ai vus avant le décret de Trump, c’est le tien qui m’a toutefois paru le plus inspirant: il montrait une courte vidéo où les députés responsables du maintien des enfants séparés de leurs parents étaient rabroués dans un restaurant. J’ai pensé: voilà peut-être la direction à suivre! Il faut sortir dans la rue, ou du moins, il faut que nos mots (et les images que nous relayons) prennent acte dans le réel. Il faut aussi se réunir au-delà des réseaux sociaux pour créer des dialogues et des solidarités qui traversent les écrans.

Et c’est pour ça que je reviens vers notre correspondance, cher ami, car l’amitié (comme la réflexion et l’action) demande du temps. Au moment où je termine cette lettre, la «crise migratoire» a été remplacée, dans les médias, par la controverse sur la pièce SLAV, et tu as peut-être raison de dire qu’il s’agit d’une seule et même violence qui se décline en différentes oppressions.

Je te laisse donc poursuivre cette correspondance où Anzaldúa (et sa vision transfrontalière) nous accompagne pas à pas, parce que

Ya casi ni veo.
La niña le estará preguntando
¿cuando vienne mi papi?
Y los chiquillos chillando
sus manitas estirándole la falda
bocas chupando sus chiches secas
pobre vieja. Al menos no tengo que ver
esa mirada en sus ojos
que me hace un nudo en mi pecho
3.
 

Karine

 

Montréal, 25 juillet 2018

Querida,

[…]

J’aborde peu Anzaldúa dans cette drôle de lettre que j’écris en profitant, je m’en aperçois, d’un peu plus de liberté, maintenant que notre présentation à Toronto est passée. Je tiens cependant à partager avec toi une confidence en réponse à ta lecture de l’essai de Luiselli, en te promettant de retourner à Anzaldúa dans nos prochains échanges.

Tu le sais, je suis arrivé au Québec à l’âge de quatre ans. Quelques mois après notre exil (nous sommes arrivé·es un 25décembre enneigé), nous avons emménagé dans un immeuble plutôt laid de l’avenue Papineau, dans le quartier Ahuntsic, un immeuble habité presque exclusivement par des Latino-Américain·es. J’ignore si nous étions encore des réfugié·es politiques ou si nous avions déjà reçu notre statut officiel d’immigration, mais je sais que nous n’étions pas encore des citoyen·nes. Mes parents, si je me souviens bien, travaillaient, comme plusieurs de nos voisin·es, dans une usine d’assemblage de ceintures; dans l’exploitation, un réseau social se créait. Parmi les voisin·es, il y avait quelques Chilien·nes, mais aussi une famille guatémaltèque. Nous passions beaucoup de temps avec cette famille. Ma sœur et moi aimions jouer devant l’immeuble avec leurs filles, qui parlaient peu l’espagnol (ce que je trouvais très étrange) et qui s’adressaient à leurs parents dans un français que ceux-ci peinaient à comprendre. Mon propre français était encore lacunaire: c’était une période où je me sentais très isolé des autres, de ma sœur et de mon frère qui apprenaient le français à l’école alors que j’étais encore trop jeune pour y aller, de mes parents qui passaient beaucoup d’heures à l’usine (et je crois, aujourd’hui, que cet isolement, qui n’a pourtant duré qu’un an tout au plus, a scellé une distance très importante entre moi et les membres de ma famille, distance que je ressens encore aujourd’hui entre autres à cause de mon orientation sexuelle et de mon style de vie familial disons non traditionnel). Je me souviens de mon regard dubitatif devant cette famille guatémaltèque qui a présenté à mes parents d’autres familles guatémaltèques – une en particulier dont le père était superviseur dans la même usine –, formant alors une communauté latina que je n’arrivais pas à comprendre tout à fait. Je ne savais rien de notre exil, je ne connaissais pas les raisons qui avaient poussé mes parents à quitter le Chili, pays que je ne connaissais pas vraiment et dont je ne m’ennuyais pas (je crois qu’un·e psychanalyste aurait beaucoup de plaisir aujourd’hui à analyser les chocs de l’exil dans ma psyché d’enfant, en tout cas ma dernière psychologue s’en amusait beaucoup), et donc je crois que cette ignorance me rendait complètement inapte à comprendre toute forme d’ailleurs, que ce soit le Chili, le Québec ou le Guatemala. Ces familles guatémaltèques étaient plus festives que la mienne, plus bruyantes, plus alcooliques, plus violentes, mais aussi plus rieuses y mucho más de piel. Leur solidarité était percutante, tant elle tournait autour de la religion et de la fête, clichés latino-américains auxquels mes parents, exilés du Chili et arrachés à leur propre famille, ne correspondaient pas toujours. Je comprenais bien que l’ailleurs était pluriel, mais je n’arrivais pas à saisir ce qu’il était, peut-être parce que je ne savais pas plus ce que pouvaient bien être l’origine, le centre, l’appartenance, voire la famille.

Au fil de nos fréquentations, j’ai commencé à me demander pourquoi cette famille avait quitté le Guatemala. Leurs coutumes me semblaient claires, solides, profondément ancrées et surtout si partagées que je n’arrivais simplement pas à comprendre ce qu’il y avait à fuir dans ce drôle de pays dont je ne savais rien et qui me semblait à ce point différent du mien (mais encore, quel était mon pays?). Et je voyais clairement que mes parents éprouvaient aussi cette différence, qu’ils l’enduraient clairement comme on accepte un compromis pour ne pas se retrouver seul·es. Aujourd’hui, alors que je connais mieux l’histoire des exils latino-américains et que je connais les atrocités vécues par les habitant·es d’Amérique centrale exilé·es aux États-Unis et au Canada (atrocités bien différentes de celles que des gens comme mes parents ont subies pendant les dictatures du Cône Sud), je comprends que nous avons peut-être du mal à considérer nos récits comme issus uniquement des mêmes systèmes de violence, puisque nos oppressions diffèrent. J’ai beaucoup réfléchi à cela en lisant Eduardo Galeano et maintenant avec ce que tu dis au sujet de l’essai de Luiselli. Il y a quelque chose de dérangeant dans l’idée d’une latinité commune (il n’est pas toujours efficace de la reconnaître, peut-être faut-il aussi la déconstruire?) et je crois que pour pouvoir se revendiquer d’une telle latinité, autant que pour être en mesure de brandir le système de violences unique comme on brandit un parapluie ou un drapeau, il faut peut-être apprendre à reconnaître chaque mode d’oppression dans ses singularités: les violences dont on a été victimes, celles dont nous pourrions être victimes, celles aussi dont nous sommes à l’abri et grâce auxquelles, avec le risque de les reproduire, nous nous plaçons par moments parmi les privilégié·es qui ont le luxe de se dire latinos y latinas. Il ne s’agit pas de juger qui a souffert le plus, quel peuple est plus en droit de parler de souffrance et d’oppression, mais plutôt de savoir entendre les histoires des autres. Ça aide à mieux connaître la sienne et à mieux faire l’expérience de la différence. Sans cette expérience, il n’y a pas d’empathie. Et je sais que mes parents avaient une empathie sans bornes pour cette famille guatémaltèque, tout comme celle-ci en avait pour la nôtre. Sans doute parce qu’iels connaissaient les histoires terribles qui nous avaient rassemblé·es dans cet immeuble plutôt laid.

Je m’arrête ici, même si j’aurais voulu aborder cette distance que tu as sentie à Toronto entre nous, que j’ai sentie également (mais seulement au début, puisque la journée que nous avons passée par la suite, avec nos collègues, a été pour moi l’une des plus belles de l’année) et que j’attribue au fait d’avoir compris sur le coup que notre intimité partagée est une intimité d’écriture, et qu’en réalité nous ne nous connaissons pas vraiment – nous pourrons en reparler dans nos prochaines lettres. J’aurais aussi voulu parler de cette éditrice qui nous a abordé·es à Toronto, des gens qui nous freinent, ceux qui nous dominent comme ceux qui, paradoxalement, font partie de nos groupes et qui forment, depuis nos bibliothèques, une communauté littéraire: malgré nos expériences, nous ne sommes pas à l’abri de devenir nous-mêmes des freins aux autres, ou du moins aveugles à leurs luttes. Cette correspondance m’est chère pour cela aussi: avec nos échanges lents, bienveillants et tout en douceur, peut-être arrivons-nous à maintenir une vigilance dont le monde réel (ainsi que le monde virtuel des réseaux sociaux) parvient trop souvent à nous distraire.

Au bout de cette trop longue lettre qui, j’ai l’impression, dévie un peu de nos objectifs premiers (ce qui n’est pas une mauvaise chose, je crois), je te remercie de prolonger notre correspondance. Finalement, Toronto ne correspond plus à la fin de notre échange, mais a été plutôt une simple étape qui nous a permis de mieux nous connaître et de poursuivre l’intimité de notre relation.

Un abrazo.

Nicholas

 


 

Karine Rosso est membre fondatrice de la librairie féministe l’Euguélionne et professeure au Département d’études littéraires de l’UQAM. Elle a publié un premier roman, intitulé Mon ennemie Nelly (Hamac, 2019), et une correspondance d'essais avec Nicholas Dawson, ayant pour titre Nous sommes un continent. Correspondance mestiza (Triptyque, 2021). Karine Rosso est également l’autrice d’un recueil de nouvelles, Histoires sans Dieu (La Grenouillière, 2011), et la codirectrice des ouvrages Histoires mutines (Remue-ménage, 2016), Nelly Arcan. Trajectoires fulgurantes (Remue-ménage, 2017) et Interpellation(s). Enjeux de l’écriture au «tu» (Nota bene, 2018).

 


 

Né au Chili, Nicholas Dawson est l’auteur de La déposition des chemins (La Peuplade, 2010), d’Animitas (La Mèche, 2017), de Désormais, ma demeure (Triptyque, 2020) et, avec Karine Rosso, de Nous sommes un continent. Correspondance mestiza (Triptyque, 2021). Il a également codirigé, avec Karianne Trudeau Beaunoyer et Pierre-Luc Landry, le collectif Se faire éclaté·e. Expériences marginales et écritures de soi (Nota bene, 2021). Rédacteur en chef de la revue Mœbius, il dirige aussi la collection « Poèmes » aux éditions Triptyque.

 

  • 1. Karine Rosso et Nicholas Dawson, Nous sommes un continent. Correspondance mestiza, Montréal, Triptyque, coll. «Difforme», 2021.
  • 2. Valeria Luiselli, Raconte-moi la fin, traduction de l’anglais par Nicolas Richard, Paris, Éditions de l’Olivier, [2017] 2018.
  • 3. «Je ne vois presque plus./La fillette lui demandera/quand viendra mon papa?/Et les petits gémissant/leurs petites mains lui étirant la jupe/bouches suçant ses seins secs/pauvre vieille. Au moins je n’ai pas à voir/ce regard dans ses yeux/qui me fait un nœud dans la poitrine.» – Gloria Anzaldúa, Borderlands/La Frontera. The New Mestiza, San Francisco, Aunt Lute Books, [1987] 2012.
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