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En Chine, comme ailleurs

Dix histoires mettant en scène des gens de Shenzhen, village de pêcheurs devenu une ville prospère de plus de dix millions d’habitants.

Traduction

Dix histoires mettant en scène des gens de Shenzhen, village de pêcheurs devenu une ville prospère de plus de dix millions d’habitants.

«La plus jeune ville de Chine»: c’est en ces termes qu’un personnage des Gens de Shenzhen décrit la municipalité qui donne son titre au recueil de nouvelles de Xue Yiwei. «Presque tous ses habitants sont des immigrants», précise-t-il.

Traduites du chinois, dans une langue précise et sobre, par Michèle Plomer, les dix nouvelles décrivent chacune la fonction du personnage dont elles racontent l’histoire. La première est la mère, la dernière, le père. S’y ajoutent le marchand ambulant, la professeure de physique, le chauffeur de taxi, la secrétaire, le dramaturge, les deux sœurs, le prodige et la fille de la campagne. Définis par le rôle qu’ils jouent dans la société, ils n’ont ni nom ni prénom. L’auteur les décrit peu. Il glisse à l’occasion qu’une femme est belle et ronde, qu’une autre est filiforme, qu’un homme est grand, qu’un autre a les doigts charnus. Le reste, Xue Yiwei le laisse à l’imagination du lecteur. Un cadeau rare et apprécié.

Ils sont néanmoins, pour la plupart, surtout définis par l’amour, plus précisément par la passion qui les habite et les tourmente.

Il n’y a pas d’amour heureux

Prenons la mère: son mari, un homme «vaillant» et travailleur, leur assure, à elle et à leur fils, une vie confortable, mais elle se languit pour un inconnu aperçu à la fête des lanternes et le guette depuis à la fenêtre de sa chambre. Grande sœur, dans la nouvelle «Les deux sœurs», hésite entre deux prétendants. L’un est élégant, cultivé, extraverti, promis à un avenir glorieux, tandis que l’autre, simple vendeur immobilier, est timide et effacé. C’est pourtant ce dernier qu’elle choisit, le prenant pour un homme «fiable». Voulant une vie sans surprise, elle fait le mauvais choix et ne s’en remettra pas. Le dramaturge, lui, a cessé d’écrire depuis le suicide de sa femme: elle avait appris qu’il en avait aimé une autre avant elle. Rongé de jalousie, il avait quitté ce précédent amour à cause d’un homme qui l’avait saluée dans une gare.

Dans la dernière nouvelle, la mère vient de mourir et le père raconte à son fils un épisode terrible survenu pendant leur lune de miel: marchant au bord d’un réservoir, ils avaient entendu les cris d’un adolescent en train de se noyer. Le père s’était précipité pour lui porter secours, mais la mère l’avait supplié de ne pas la quitter. «Qu’adviendra-t-il de moi si tu te noies?» Il ne s’est jamais pardonné d’avoir cédé. «Personne ne sait que je ne pleurais pas votre mère, mais quelqu’un d’autre… un jeune garçon mort depuis près de cinquante ans.»

Si certains personnages — la professeure de physique amoureuse d’un de ses élèves, la secrétaire maltraitée par son patron — se résignent tant bien que mal à leur sort malheureux, d’autres se révoltent. Grande sœur, par exemple, décide de se venger de l’homme qui l’a trompée. «La haine, c’est la vitalité», affirme-t-elle. Mais sa cadette la met en garde: «Toute forme de représailles n’est qu’un châtiment contre soi-même. La personne qui passe à l’action finit par être la victime.» D’autres encore tournent cette vengeance contre eux-mêmes: le jeune prodige renonce à la musique après avoir subi les assauts de son professeur de piano.

Présence de l’Occident

À l’instar de nombreuses villes occidentales modernes, Shenzhen est remplie de tours d’habitation et de centres commerciaux, de restaurants «chics», souligne l’auteur, comme de pizzérias. L’époque du Grand Timonier est bel et bien révolue, bien que Mao soit évoqué, avec amertume, à une occasion. Dans la jeune ville chinoise, les personnages étudient l’anglais, lisent Kundera, Proust et Harry Potter, ils écoutent Les quatre saisons de Vivaldi et sont férus de films hollywoodiens. Le dramaturge parle de Shakespeare, le pianiste joue du Bach. Hormis le chauffeur de taxi et le marchand ambulant, plus humbles, ils sont agents immobiliers, enseignants, comptables, cadres dans une société de télécommunications.

Malgré la réussite sociale suggérée, la joie est absente de ces nouvelles et tous les personnages sont accablés par la fatalité. L’ombre de la mort plane. La femme et la fille du chauffeur de taxi ont péri dans un accident, grande sœur succombe à une maladie mystérieuse, la secrétaire écrit à son père décédé. Dans «La fille de la campagne», le personnage masculin, un peintre qui a émigré au Canada, rencontre une femme dans un train. Ils découvrent bientôt qu’ils sont d’inconditionnels admirateurs de Paul Auster et qu’ils lisent le même livre, elle en anglais, lui en chinois. Mais il est atteint d’une maladie incurable et ils ne se reverront jamais.

Les gens de Shenzhen est un recueil remarquable et j’ai été conquise par la justesse du ton, l’acuité et la finesse de l’analyse,
la compassion sans complaisance de l’auteur. Crédibles et attachants, les personnages ont beau vivre au bout du monde, ils nous ressemblent comme des frères. ♦

Auteur·e·s
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Xue Yiwei
Montréal, Marchand de feuilles
2017, 224 p., 25.95 $