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Délivrance

Coucher sur papier

Cinq ans que je suis dessus, plus que ça en fait, mais j’en ai écrit un autre entre-temps, et puis j’ai fait un film. Enfin ça y est: le roman est fini. Je vais me séparer de ce texte qui m’a aidée à vivre pendant si longtemps. J’en suis à la fois heureuse et effrayée. Au début de février, j’ai reçu les épreuves, les premières, car chez Grasset il y en a deux jeux, et j’ai passé de nombreuses heures à les corriger. Chaque fois que je fais cet exercice, je pense à François Weyergans qui racontait sans vergogne qu’il corrigeait jusqu’à la dernière minute, allant jusqu’à louer une chambre d’hôtel près de l’imprimerie, et passait la dernière nuit un stylo à la main pour aller dicter les ultimes modifications à l’aube. Je ne sais pas si c’est vrai, mais la légende me plaît. Weyergans rendait son manuscrit à la fin de septembre, le roman était publié en octobre, et hop, Goncourt en novembre. Son éditeur devait s’arracher les cheveux. Et faire des provisions de whisky vingt ans d’âge, Weyergans ne l’aimait pas à moins.

Je suis bien élevée et je n’aime pas le whisky: j’ai rendu mes épreuves en avance, en regrettant que ce travail doive se terminer un jour. À ce stade, j’ai envie d’être lue, mais je voudrais ne jamais sortir du cocon de la fiction. J’aimerais y rester encore au chaud longtemps à pouvoir contempler la vie à travers son filtre, un kaléidoscope qui lui donne sens et couleurs. Je ne voudrais pas prendre le risque d’y laisser entrer des invités susceptibles de le défigurer, ce texte qui m’a servi d’abri plusieurs années. Pourtant, je sais bien qu’il ne peut exister sans les autres, et sans le risque de sa défiguration. Cela ou le silence. À chaque livre j’éprouve ce vertige déraisonnable d’abandonner le plus précieux au tout-venant. Pourquoi fait-on cela? Je n’en sais rien. Par orgueil sans doute, par vanité, par vacuité? Parce qu’on n’est pas capable de faire de ces choses qui rendent plus heureux? Ou parce qu’il n’y a rien au fond qui nous remplit tant. À la question «Pourquoi écrivez-vous?», Beckett répondait: «Bon qu’à ça.»

La plupart des écrivains que je connais, pétris de doutes, ajouteraient «et encore». J’aime les gens qui doutent.

Au moment de me relire, mon esprit se diffracte: je convoque mes lecteurs potentiels, des plus intimes aux plus impénétrables, et j’imagine leurs griefs. Une sorte de surmoi littéraire qui se tortille dans ma tête, serpent à mille yeux dont je sais qu’il ne disparaîtra qu’une fois le livre en vitrine, quand ce sera trop tard, quand il n’y aura plus qu’à lâcher prise.

Les épreuves, l’argumentaire de vente, la petite bio qu’il faut écrire, et on vous corrigera si ça ne correspond pas aux canons de la maison. Chez Grasset, en quatrième de couverture, on raconte, on expose. Il faut dire les noms des personnages quand ils en ont, ou leur fonction à défaut, poser le contexte pour que le lecteur puisse se projeter. La littérature a cela en commun avec l’immobilier qu’il faut donner des repères à l’acheteur, car c’est son monde qu’il va tenter de bâtir dans le vôtre. J’aime les quatrièmes de couverture énigmatiques de P.O.L ou de Minuit, j’aime ne rien savoir et entrer à l’aveugle dans un texte. Mais je sais qu’on s’y laisse prendre par coquetterie ou parce qu’on aime déjà l’auteur. Je me plie à l’exercice du pitch, et j’essaie de rendre justice à ces fictions que j’ai mis plusieurs années à écrire et qu’il me faut résumer pour après-demain. Ensuite il y aura la question de la couverture.

Ce que j’aime, surtout, ce sont les épi-graphes, les citations sous le patronage desquelles on se place, comme une ultime recommandation au lecteur avant de le laisser seul. Et les précautions d’usage, au début du texte, qui avertissent ou posent le pacte, le rapport du roman avec la réalité. Entre l’inspiration autobiographique, le fait divers et le roman à clés, les mises en garde en début d’ouvrage se multiplient drôlement, parfois ironiquement. Par exemple: «Non, ce n’est pas mon histoire. Les seuls éléments autobiographiques sont ceux-ci: […]» (Tecia Werbowski, Prague, hier et toujours); ou au contraire: «Toutes les anecdotes contenues dans ces volumes sont vraies, ou du moins l’auteur les croit telles» (Stendhal, Promenades dans Rome, qui a servi à plusieurs); ou encore «Bien qu’inspirés en partie d’un fait réel, les personnages et situations décrits dans ce roman sont fictifs» (Hélène Frédérick, La nuit sauve). Il y a longtemps que j’ai choisi mes deux épigraphes, l’une française, l’autre canadienne. Je relis ma précaution avec précaution:

Certains personnages de ce roman sont réels. D’autres sont inventés. Quelques-uns ne sont ni l’un ni l’autre. D’autres encore sont réels, mais apparaissent ici dans des situations inventées.

Je sais qu’il y aura bien quelqu’un pour tenter de démêler le vrai du faux, et je me dis que j’ai déjà oublié, quant à moi, où est la frontière, et que c’est la seule réponse à faire à cette sempiternelle question. Que vous importe que j’aie vécu ou rêvé?

La métaphore maternelle à propos de la sortie des livres m’a toujours semblé un peu ridicule. La sortie du livre est un deuil de sa promesse. J’écris pour quelques lecteurs précis, identifiés, et pour ce lecteur idéal qui serait mon jumeau, mon frère, absolument connivent et bienveillant, un avatar de l’ami imaginaire que nous fréquentons parfois dans l’enfance. Publier le roman, c’est renoncer à lui, faire le deuil de cet absolu. Je rêve parfois de la liberté de Salinger reclus dans sa maison à l’écart du monde: la solitude d’une écriture promise à la malle, à l’invisibilité, au silence, qui s’émancipe de l’esclavage du jugement d’autrui. Je ne sais pas si ce serait une force ou un abîme de désespoir. Sylvia Plath disait que «rien ne pue tant qu’un tas d’écrits non publiés». Alors, mettons que publier est probablement une question d’hygiène. Sous une couverture, ça fait plus propre, plus ramassé, ça se range mieux. On peut passer à autre chose. J’ai hâte.

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