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De durs mots

Les secrets de famille sont une source intarissable pour les créateurs. Le roman graphique Le dernier mot en explore une  branche inexploitée: l’analphabétisme.

Bande dessinée

Les secrets de famille sont une source intarissable pour les créateurs. Le roman graphique Le dernier mot en explore une  branche inexploitée: l’analphabétisme.

Les deux auteures, Caroline Roy-Element au scénario et Mathilde Cinq-Mars au dessin, offrent au lecteur un très bel album. La maison d’édition Mécanique Générale a eu encore une fois la main heureuse dans son choix éditorial. Ses publications, fort différentes les unes des autres, pensons à La vie d’artiste de Catherine Ocelot ou au Meilleur a été découvert loin d’ici de Mélodie Vachon Boucher, créent une cohérence par leur sensibilité et leur beauté. Signalons au passage l’espace de liberté donné aux nouvelles auteures et dessinatrices.

Triste anniversaire

Toute la famille est réunie pour célébrer le quatre-vingt-deuxième anniversaire du grand-père. Les sept enfants de l’octogénaire sont rassemblés pour l’occasion. Les grands-parents peuvent être fiers de leur progéniture, ils sont devenus avocate, auteur-compositeur, professeur de français, comédienne, orthophoniste, traductrice et journaliste. On souligne à traits gras ici le fait que tous ont une profession en lien avec les mots et la langue. Les huit petits-enfants qui assistent à la célébration, dont la narratrice, sont tout aussi éduqués et cultivés. Or, pendant ce souper, pour une raison que le lecteur ne connaîtra jamais, toute la descendance apprend que le grand-père ne sait pas lire. Consternation à table, la grand-mère tente d’apaiser les esprits, mais rien n’y fait, la surprise est totale. Et dérangeante. Comment un homme qui a gagné sa vie comme lettreur pour la Iron Ore de Sept-Îles, recopiant donc des milliers de phrases et de mots, a-t-il pu cacher ce secret pendant toutes ces années?

Le lecteur arrive dans l’histoire après que le pot aux roses a été divulgué. Par qui? Comment? Nous ne le saurons jamais. Après le choc initial des enfants, interrompu par un coup de poing du patriarche sur l’accoudoir de sa chaise, le malaise s’installe à table. Puis, un à un, chacun réagit à la nouvelle. Cette partie de l’album est d’ailleurs fort réussie, Caroline Roy-Element a le sens de la formulation, les émotions que vivent les personnages à ce moment sont bien rendues. Alors que tous tentent de meubler maladroitement le silence inconfortable, la narratrice pense:

Mon grand-père restait muet. Peut-être avait-il décidé de se débarrasser définitivement de sa langue. Peut-être avait-il attendu d’avoir tout dit avant de révéler son secret pour pouvoir enfin se taire à jamais. L’embarras au menu, mon appétit était à plat.

Tout au long de l’interminable repas, elle ne cesse de ressasser ses souvenirs, le nombre incalculable de fois où elle a lu une carte que son grand-père lui avait envoyée ou encore les moments où elle l’a vu «lire» le journal installé confortablement dans son fauteuil. Ces interrogations forment la partie la plus touchante de l’album, l’anecdotique se transformant en intime. Les illustrations de Mathilde Cinq-Mars sont particulièrement réussies dans ces pages, son dessin devient plus poétique, il semble littéralement s’envoler. Les visages de ses personnages aux joues roses expriment à la fois le malaise, la déception et le questionnement.

Onirisme superflu

Après avoir appris la nouvelle, la mère de la narratrice est complètement outrée de l’analphabétisme de son père. Elle se sent trahie par cet homme à qui elle offrait des livres chaque année. La différence entre les réactions de la mère et de la fille donnent un souffle intéressant au récit. Or, quand la première quitte, frustrée, la maison, le lecteur a aussi l’impression qu’il perd quelque chose. Les autres personnages ne sont que figurants dans cette histoire. Même la grand-mère, qui pourtant se trouve à l’épicentre de ce tremblement de terre, ne semble pas troublée par les réactions et commentaires de ses enfants et petits-enfants. Outre la narratrice, le personnage le plus convaincant reste le grand-père. Celui-ci n’a pas besoin de parler tant est forte la façon qu’a la dessinatrice de le montrer. Je pense entre autres à ce dessin où il est représenté recroquevillé derrière un immense verre de vin alors qu’explose le «scandale» autour de lui.

Malheureusement, la suite de l’album s’enlise dans une séquence onirique qui, bien qu’esthétiquement superbe, appuie fortement sur des sentiments de culpabilité déjà exprimés dans la première partie. La verve de l’auteure s’étiole. Cette vingtaine de pages illustrant un rêve de la narratrice fait de blanc, de mots épars et de vents violents cherche trop à émouvoir le lecteur par sa poésie préfabriquée. Dommage de terminer ainsi un album qui, dans son propos et ses dessins, s’avère tout de même fort original. ♦

Auteur·e·s
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Auteur
Catherine Roy-Element, Mathilde Cinq-Mars
Montréal, Mécanique générale
2017, 172 p., 29.95 $