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Danser, danser, danser

Éditorial

Ne me demandez pas comment je me suis retrouvée sur un pont à Edmundston, à écouter Roch Voisine prédire la météo en fonction de l’orientation de la fumée de l’usine Twin Rivers Paper Company. Catherine Voyer-Léger menait l’entrevue avec le chanteur dont j’ignorais, pour tout dire, les racines brayonnes. J’étais alors recherchiste pour une série documentaire sur la présence francophone au pays et j’avais conduit avec mon réalisateur jusque dans le Madawaska où se tenait, en 2014, le Congrès mondial acadien.

Ne me demandez pas non plus comment je me suis faufilée dans la tente des dignitaires le soir du 15 août, avant de me faire expulser parce que mon badge d’artiste ne me permettait pas de boire des cocktails et de manger des petits fours avec le gouverneur du Maine et le premier ministre du Nouveau-Brunswick. Leur party était plate, de toute façon… Le vrai show était sur la scène où quand on criait «Vive l’Acadie!», personne ne pensait à sa prochaine campagne électorale.

Ces semaines de tournage ont été mémorables. Au-delà des événements protocolaires et des conférences officielles, c’est auprès des gens interviewés que j’ai saisi enfin que les Québécois·es n’étaient pas les seul·es francophones au pays à exiger du respect et que la fierté d’une culture partagée est plus forte que tous les nationalismes réunis. Je me suis sentie Acadienne le temps que j’étais en Acadie, tellement l’accueil était joyeux. Je ne compte plus les soirées de lectures, les concerts,
les déambulations qui m’ont gonflée d’admiration: cette famille s’aimait, se le montrait ouvertement, et j’étais invitée à leur party. J’ai un souvenir particulièrement vif de la performance improvisée du poète Gabriel Robichaud et du musicien Sébastien Michaud, sur un court de squash.

J’ai cherché à revoir les images que nous avions tournées là-bas, mais ne les trouvant nulle part sur le web, je me suis mis en tête qu’il fallait poursuivre ces réflexions dans LQ, car je n’avais pas encore résolu le mystère de la «francophonie canadienne», malgré la lumière vive et la brèche ouverte en 2014 à Edmundston, puis à Moncton et à Caraquet, où nous avions continué nos rencontres une fois le congrès terminé.

Georgette LeBlanc, qui signe un récit cathartique dans ce numéro, inscrit patiemment: «Avant d’écrire dans ma langue, j’écrivais dans le tissu, dans l’habit de l’autre comme si je portais un costume.» Après avoir reçu les textes des douze créateur·rices de ce dossier consacré aux littératures franco-canadiennes, je flottais aussi, impostrice, dans un costume trop grand pour moi: par quel détour sinueux vos vibratos et complaintes lumineuses (salutations à Marie-Claire Marcotte) se retrouvaient-ils entre mes mains pour être publiés dans Lettres québécoises? Gabriel Robichaud, au bout du fil, était également fébrile dans l’attente de la découverte des voix rassemblées. Vous avez répondu avec une splendide ardeur à ma naïve question sur le fait d’écrire en français dans votre coin de pays. Votre ouverture, vos images brutes, vos poèmes sentis, vos lettres brûlantes sont autant de déclarations d’amour à la langue française. Je rêve d’organiser une grande soirée pas virtuelle où vous pourriez les déclamer à une foule joyeuse et où, au lieu de se partager petits fours et cocktails, je vous préparerais mes spécialités; si vous saviez à quel point ça me manque de cuisiner pour mes proches.

J’aimerais remercier celles et ceux qui m’ont conseillée dans ce dossier, à commencer par Sarah Marylou Brideau, Gabriel Robichaud, Lisanne Rheault-Leblanc, Véronique Sylvain, Célyne Gagnon, Emmanuelle Rigaud, Serge Patrice Thibodeau, mais aussi Vanessa Bell qui m’a mise sur la piste de poètes talentueux·ses.

Blaise Ndala – ou plutôt l’une des phrases tirées de son autoportrait – m’a inspiré le titre du dossier sur les littératures franco-canadiennes: «Écrire comme d’autres dansent». Blaise, Blaise, Blaise, qui a failli ne jamais se présenter à la séance photo en avril dernier alors que les frontières entre le Québec et l’Ontario venaient d’être fermées. Blaise qui a su plonger pour LQ dans le ventre de son Congo. Merci Blaise, merci Paul Kawczak, merci Guy Alexandre Sounda, merci Fiston Loombe Iwoku, merci Rodney Saint-Éloi. Grâce à vous, le plus ottavien des écrivains congolais est devenu un sapeur et un prince de la rumba pour Lettres québécoises.

Enfin, je lève mon chapeau à Samuel Gemme pour l’accueil plus que chaleureux au Gamma Recording Studio, à Élyze Venne-Deshaies et Jean-Pierre Gorkynian pour les saxophones, à Salimata Sall qui a fait danser l’équipe sur la musique de Youssou Ndour et qui a été une modèle parfaite, à Margaux Tabary pour le stylisme et le maquillage, au Grand costumier pour les habits somptueux, à Benoît Erwann Boucherot (Studio BRW) pour la vidéo de cette journée. Merci surtout à la photographe chouchou de LQ, Sandra Lachance, à mon équipe, Nicholas Giguère, Alexandre Vanasse et à notre nouvelle recrue, Mégane Desrosiers.

À votre tour de tomber, comme le dit si bien Guy Alexandre Sounda, pour «l’univers kinois, où des âmes se perdent au cœur de la nuit pour reparaître dans des corps en transe, éparpillés le long des rues ensoleillées et festives».

 


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